Papa, pourquoi mon ami est-il mort?
Par Jawad Harb, Gaza, 29 janvier 2009
Jaward Harb est un Palestinien qui vit à Rafah, à Gaza, avec sa femme et ses six enfants. Harb travaille pour CARE depuis 2002 ; il dirige un programme de soutien aux centres pour les femmes à Gaza. Tout au long des 22 jours de conflit, Harb a rédigé un blog sur le quotidien de sa famille.
Samedi, c'était la rentrée pour mes enfants. Yazan, mon fils de 12 ans, est en classe de 6ème. A l'école, il a réalisé qu'il avait perdu 6 de ses camarades. L'un d'eux était assis derrière son bureau, si bien qu'à chaque fois qu'il se retourne et regarde derrière lui, Yazan s'aperçoit de l'absence du garçon avec qui il avait l'habitude de discuter et rire.
Les enfants ont vécu avec les frappes aériennes, le danger, la fatigue. Désormais, ils ne reconnaissent plus le monde. Ils ne parviennent pas à comprendre pourquoi leurs camarades de classe sont morts. Yazan m'a demandé : « Pourquoi mon ami est-il mort? Pourquoi sa maison a-t-elle été touchée ? Qu'a-t-il fait de mal ? »
Ils veulent savoir pourquoi des enfants ont été tués. Ils savent que de nombreux adultes sont morts, mais pour eux il est plus difficile de comprendre que des enfants, des enfants comme eux, aient été blessés ou tués.
Quant à Ziad, qui a six ans, son école a été détruite il y a deux semaines. Il n'ont pour l'instant trouvé nulle-part où installer les enfants, qui se retrouvent donc sous des tentes au milieu de débris.
J'ai envoyé Ziad à la tente-école pendant deux jours, mais l'idée me déplaisait. C'est à l'extérieur, il fait très froid, et c'est au beau milieu de morceaux de verre, de briques brisées et de gravats. J'ignore ce que l'on peut trouver dans les décombres – on parle de restes d'armes telles que de l'uranium phosphoreux blanc, ou encore des bombes qui n'ont pas explosé. C'est dangereux. Ziad restera désormais à la maison. Il manquera sa première année de classe. Il n'allait à l'école que depuis le mois de septembre.
Il était excité à l'idée d'aller à l'école ; toutefois lorsque je lui ai annoncé qu'à partir de maintenant il resterait à la maison, il n'a pas bronché. Certains de ses amis sont retournés à la tente-école, mais leurs parents commencent eux aussi à y réfléchir à deux fois.
Il n'y a aucune infrastructure temporaire pour les enfants. Aucun matériel de construction ne sera pourtant autorisé à entrer dans Gaza. Tant d'habitations et d'écoles ont été détruites. Les maisons qui ont survécu aux attaques abritent plusieurs familles. C'est le désordre à Gaza, en attendant que l'on puisse commencer la reconstruction. Mais comment rebâtir sans ciment, sans verre, sans bois?
Vous ne pouvez pas imaginer combien les histoires que se racontent les enfants sont déchirantes. Ils ne parlent que de la guerre, de ce qu'ils ont vu à la TV, de leurs amis qui ont disparu. Ils imaginent comment ils ont perdu la vie. Dans les écoles, les assistants sociaux ont mis en place des activités pour que les enfants expriment leur tristesse. Je crois en ces méthodes. C'est un tel traumatisme pour les enfants. Ils sont si jeunes.
Mes filles, qui sont plus âgées, ne se confient pas à moi. Elles parlent peut-être à leur mère. Toute ma vie j'ai cru que les filles aimaient parler, mais je réalise maintenant qu'il est parfois difficile de les inciter à s'exprimer. Elles semblent vraiment tristes, mais ne répondent que par oui ou par non à mes questions. Elles sont toujours en état de choc. Elles sourient moins qu'auparavant.
L'une de mes filles tente d'écrire des poèmes. Elle parle de son expérience pendant la guerre à Gaza, et raconte combien les Palestiniens se sont sentis abandonnés par le reste du monde. Elle a écrit « Nous appelions à la paix, nous appelions à l'aide, mais personne ne nous a écouté ». Elle a 15 ans.
J'ai repris le travail. Avant le conflit, je mettais 30 minutes pour aller au travail ; il me faut désormais une heure. L'asphalte est détruit. Nous conduisons lentement. Il y a des trous partout.
Au début, j'étais encore choqué, en particulier en découvrant la ville de Gaza pour la première fois, et l'importance des destructions - les maisons, les écoles, les bâtiments. Tout d'abord, je ne pouvais pas travailler. Installé avec mes collègues, nous prenions des nouvelles des gens, tentant de savoir qui était mort, puisque nous n'en savions rien pendant la guerre. Ce qui nous a le plus manqué pendant ce conflit a été le sommeil, la nuit. A présent au moins, nous pouvons à nouveau dormir paisiblement, et espérons tous que cela continue ainsi.
Il reste toutefois beaucoup à faire. CARE va continuer à distribuer nourriture, des produits de première nécessité, et des médicaments. Gaza devra se reconstruire. Et les enfants, comme les miens, auront besoin d'aide pour se remettre de ce traumatisme.
Aujourd'hui, je suis plein d'espoir
Par Jawad Harb, Gaza, 19 janvier 2009
J'ai tout d'abord remarqué le calme. Pour la première fois en trois semaines, il n'y a eu ni bombe, ni cri. Cessez-le-feu.
La nuit dernière, j'ai pu dormir six heures. Cela ne m'était pas arrivé depuis trois semaines. Nos enfants ont dormi paisiblement. Ils n'étaient pas inquiets ou effrayés. Je peux les regarder pendant leur sommeil la nuit, sans redouter qu'une bombe ne frappe notre maison. Je me sens à nouveau humain.
Progressivement, les habitants ont commencé à se déplacer, pour venir constater les dégâts dans notre quartier. Le premier jour, les gens étaient plutôt sceptiques, un peu tendus encore, en particulier en apprenant que des attaques aériennes frappaient le nord et en apercevant les avions qui nous survolaient toujours.
Je suis allé jusqu'au centre ville avec mes enfants, pour la première fois depuis trois semaines. Ils ont eu beaucoup de peine en découvrant le parc voisin qui, comme certaines maisons, a été totalement détruit au cours de la première semaine. Désormais, ils n'ont nulle-part où jouer - c'était le seul parc.
Il y avait un centre social avec des tables de ping-pong, des jeux vidéo et une salle de rencontre pour le parlement moderne des enfants du quartier, géré par un organisme local. Ils pouvaient y débattre des questions relatives aux droits des enfants. Le voir en ruines a été pour eux le choc le plus violent. Ce n'est plus qu'un tas de gravats.
Nous avons rendu visite à ma sœur à Rafah, et avons parlé des gens qui étaient morts. Nos enfants ont joué ensemble, et ma sœur et moi avons écouté leurs questions candides.
"As-tu pleuré? Moi non. J'ai été très fort. Et toi, tu as été fort? As-tu bien dormi la nuit? Où as-tu dormi? Notre père était à la maison tout le temps. Il nous a lu des histoires. Est-ce que ton père t'a lu des histoires?"
C'était vraiment drôle, dans un sens, ils semblaient presque comparer leurs notes. Mais je me fais du souci pour eux, et sur la façon dont ils vivent tout cela.
Aujourd'hui c'est très calme. Je suis allé faire des courses en ville, pour la première fois depuis le début du conflit. J'ai acheté des combustibles, des légumes, des tomates, et des concombres. J'ai même trouvé de la viande. Il n'y avait pas de fruits en vente, mais j'ai trouvé des oranges. Tout est très onéreux. J'ai de la chance d'avoir un emploi, et d'avoir pu retirer de l'argent avant l'affrontement. La plupart de mes voisins ne sont pas si chanceux. Les banques n'ont plus d'argent.
L'électricité est enfin revenue hier soir, à 21h. Les techniciens ont dû commencer leur travail dès l'annonce du cessez-le-feu. Les enfants ont regardé des dessins animés à la télévision, comme si tout était normal. Ce matin mes fils ont décidé d'organiser une partie de football, et sont descendus réunir d'autres enfants pour jouer.
Les enfants sont censés aller en classe le samedi, mais les écoles font à présent office de refuge. Ma fille ainée m'a demandé, "Papa, retournerons-nous à l'école?" Ils veulent que je m'entretienne avec le ministre de l'éducation pour déterminer quand ils pourront y aller de nouveau.
Je suis sur le balcon et je regarde le quartier. Installés à l'extérieur, les résidents profitent du soleil, boivent un thé, souriants. Tout semble si normal.
Tout le monde est soulagé qu'un cessez-le-feu soit instauré mais beaucoup s'inquiètent des séquelles pour la population, pour les infrastructures, pour tout. Bon nombre de personnes pensent que les Gazaouis ont été abandonnés par le monde entier. Il y a tant de dégâts, tant de destructions.
Une centaine de corps sans vie ont été découverts hier sous les décombres. C'est très choquant – ils sont ensevelis depuis des semaines. Dans le silence, les gens expriment leur tristesse. Ils se souviennent de leur angoisse.
Il est difficile d'oublier les moments d'une guerre. Nous nous réjouissons du cessez-le-feu mais ne le célébrons pas encore. Nous attendons une paix définitive. Le blocus de Gaza doit prendre fin. Nous espérons que Gaza s'ouvrira au reste du monde, et que nous pourrons travailler, et vivre, comme tout le monde. Demain, je reprendrai mes activités pour CARE. Nous commencerons à reconstruire.
Nous observons, dans l'attente de ce qui surviendra ensuite. Mais aujourd'hui, je suis plein d'espoir.
Demain sera un nouveau jour de guerre
Par Jawad Harb, Gaza, 14 janvier 2009
Jawad Harb est un Palestinien qui vit à Rafah, à Gaza, avec sa femme et ses six enfants. Harb travaille pour CARE depuis 2002 ; il dirige un programme de soutien aux centres pour les femmes à Gaza. Depuis le début des attaques israéliennes le 27 décembre, le projet de Jawad Harb est interrompu à cause des bombardements permanents.
Aujourd'hui c'est le 19ème jour de guerre à Gaza. Il y a deux jours, Israël a recommandé aux résidents de mon quartier de fuir les maisons proches de la frontière égyptienne en prévision des bombardements des tunnels transfrontaliers.
Hier, le 13 janvier, à 15h15, c'était relativement calme. Des attaques aériennes éclataient toutes les 30-45 minutes à la frontière, à 500 mètres environ de notre quartier. Un groupe de 20 enfants, dont trois des miens, jouaient en bas. Depuis le balcon de ma maison, au deuxième étage, je les regardais jouer à Cache-cache.
A 15h30, aussi soudainement que violemment, des frappes aériennes ininterrompues ont démarré. La frontière égyptienne et les quartiers environnants ont été intensément bombardés. Les tirs aériens retentissaient toutes les cinq minutes, et une fumée noire épaisse se propageait à 150 mètres de nous.
Dès le début des attaques, il y eut un moment de panique incontrôlable. Chacun tentait d'échapper au chaos. Les gens se ruaient en bas, emportant ce qu'ils pouvaient attraper dans leur maison. Plus de 90 enfants de tous les âges courraient vers le nord, n'importe où, tandis que leurs parents tentaient de les rattraper.Au beau milieu de cette horreur, je pensais à mon père paralysé de 86 ans, incapable de courir comme les autres.
Ma femme a rapidement regroupé mes enfants, et mon plus grand frère à récupéré quelques couvertures avec l'aide de son fils ainé. Je me suis précipité au rez-de-chaussée où vit mon père. Nous l'avons porté avec mon autre frère avant de quitter notre maison au plus vite.
"J'étais effrayé à l'idée d'être laissé seul et de mourir sous les bombes", a raconté mon père, les yeux pleins de larmes."Grâce à Dieu, mes fils vivent avec moi."
A 100 mètre d'ici dans le quartier, vers le nord, une cinquantaine de familles – 350 à 400 personnes, dont 120 enfants- se réunissaient dans la panique. Les frappes aériennes ont continué de secouer la terre sous nos pieds, couvrant les cris et les pleurs des enfants. Nous savions tous que les écoles des Nations Unies étaient pleines et ne pouvaient plus accueillir d'habitants.
"Cela m'évoque les vieux souvenirs de la Nakba", a affirmé Abu Muhammad Shakshak, un professeur retraité de 66 ans. "J'avais six ans lorsque j'ai connu pour la première fois un événement similaire à celui-ci. Nous avons couru le long de la plage tandis que les bombes nous poursuivaient plus vite que le vent."
Il était environ 17h15 lorsque j'ai reçu un appel de l'agence de CARE International à Ramallah. Tous les yeux étaient rivés sur moi, comme si les gens pensaient que j'avais la solution magique pour eux pendant cette conversation. Alors que j'étais en ligne, deux intenses bombardements aériens m'obligèrent à crier dans le téléphone.
"Il commence à faire plus froid ici, les enfants vont mourir de froid" m'a dit une mère en pleurs.
Je me suis entretenu avec le coordinateur des urgences des Nations Unies, qui a promis de prévoir un refuge pour les habitants si les attaques aériennes se poursuivaient et qu'ils ne pouvaient rentrer chez eux. J'étais entouré de sans abris terrifiés de mon quartier. Il commençait maintenant à venter et à faire froid dans les rues. Les habitants devenaient plus inquiets et apeurés. Les bombes n'avaient pas cessé, et à chaque frappe aérienne, de nombreux enfants se jetaient au sol pour se cacher la tête sous le sable telles des autruches, pensant qu'ils ne pourraient pas être touchés s'ils ne voyaient pas les missiles tomber.
"Est-ce que nous allons être brûlés par les bombes comme les enfants que nous avons vus à la TV?" a demandé un garçon de 14 ans du voisinage, les yeux horrifiés.
Les parents – y compris moi-même - cajolaient leurs enfants. Tous savaient que j'étais un membre de l'association d'aide CARE International, et je cherchais à les calmer et à leur garantir que je faisais tout mon possible pour assurer les meilleurs conditions humanitaires possibles pour eux.
"Ils ont tout détruit. Ils n'avaient laissé qu'une seule chose – de l'air pour respirer, et désormais ils l'ont contaminé avec cette fumée noire", a déclaré Abu Muhammad Shakshak.
Les frappes aériennes ont cessé à 17h45. Nous avons attendu à l'extérieur jusqu'à 18h00, puis les habitants ont commencé à se rapprocher de leurs maisons. Une heure plus tard, nous sommes rentrés chez nous, et avons tous préparé des sacs contenant le matériel nécessaire afin d'être prêt à fuir en cas de reprise des bombardements. Les attaques aériennes ont recommencé la nuit dernière vers 22h00 et ont duré toute la nuit, mais plus lointaines et moins intensives que dans la soirée. Nous nous sommes finalement endormis à 5h du matin, pour nous réveiller dès 8h00, dans l'attente d'une nouvelle journée de guerre.
Les bombes arrivent – nous n'avons nulle-part où aller
Par Jawad Harb, GAZA, 13 janvier 2009
Les brochures sont arrivées hier, nous informant que le quartier allait être attaqué. Tous les habitants du secteur sont terrifiés. Nous n'avons nulle-part où aller. Mon voisin s'est renseigné auprès de l'office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés (UNRWA) mais l’abri est complet. Il n'y a nulle-part où aller. Nous attendons les bombardements.
Le bombardement a commencé. C'était effroyable. Nous n'avions nulle-part où fuir. Une attaque aérienne éclatait toutes les cinq minutes. A 100 ou 150 mètres de nous, une épaisse fumée noire. Terrorisés, les gens se précipitaient hors de leurs maisons et se réunissaient dans la rue. 300 à 350 personnes dans la rue. C'était le lieu le plus sûr. Si notre maison explosait, nous nous serions retrouvés piégés et condamnés comme les habitants que nous avions vus à la télévision.
Mes enfants ont vu les corps morts d'autres enfants à la télévision. Ils pleurent, ils pleurent en ce moment, ils sont effrayés. Quand cela cessera t-il? Des cris retentissent. Il fait sombre et froid mais la plupart d'entre nous restons toujours dehors. Ma famille est à l'extérieur, à côté de la maison. Nous sommes terrifiés à l'idée d'y entrer.
Malgré le calme qui règne depuis maintenant 20 minutes, nous ne savons pas si les attaques vont reprendre. Et s'il ne s'agissait que d'une courte pause? Nous ne pouvons prendre de risque. Mes enfants grelottent. Il commence à faire tellement froid. Quelques voisins sont rentrés à l'intérieur, mais ils restent au premier étage, à proximité de la porte afin de pouvoir s'échapper. Nous ne savons pas ce qui va suivre. La menace n'était jamais passée si près de notre maison. Les quartiers proches du notre ont été bombardés. Que faire? Nous n'en avons aucune idée. Nous n'avons nulle-part où aller. Nulle-part où aller.
Mes amis étaient-ils à l'école lorsqu'elle a été bombardée?
Par Jawad Harb, Gaza, 11 janvier 2009
L'école de mon fils a été détruite par une attaque aérienne aujourd'hui. Ziad a tout juste six ans – il va a l'école depuis le mois de septembre. Il aime beaucoup les cours, surtout ceux d'éducation physique et d'art plastique, où il adore dessiner.
Mais depuis 16 jours que ces terribles attaques ont commencé, il ne peut plus aller à l'école et n'a revu aucun de ses amis. Pendant tous les bombardements et les nuits sans sommeil, la seule chose qu'il attendait était de retourner à l'école. Mais désormais, elle est réduite à l'état de ruines.
Ziad, à qui ses frères ont appris la nouvelle, est à mon grand étonnement resté sans voix et immobile comme une statue. Cinq minutes durant, ce petit garçon vif n'a pu prononcer le moindre mot.
"Papa, je ne verrai plus jamais mes amis à l'école?", m'a-t-il finalement demandé.
"Mes amis étaient-il à l'école lorsqu'elle a été bombardée?", a-t-il poursuivi douloureusement.
J'ai tenté de l'apaiser par tous les moyens, mais il a fondu en larme pendant près d'une heure. Puis c'est la nuit, à nouveau la souffrance, l'heure que nous redoutons tous. Les frappes aériennes étaient constantes. Tandis que les bombes s'abattaient, la température de Ziad est montée. Il a vomi dans son lit, est devenu pâle et a paru plus malade que jamais dans mon souvenir.
Il était 3h00 lorsque j'ai appelé mon cousin, qui est médecin. En examinant Ziad, il a toutefois indiqué qu'il n'avait rien.
Ziad a ouvert les yeux à 8h00 le matin, et m'a dit: "Papa, je n'irai plus à l'école. J'ai peur qu'ils la bombardent à nouveau."
J'ai pleuré de me sentir impuissant et aussi persécuté que mes enfants. Depuis maintenant deux semaines, je n'ai pas su leur démontrer que je comprenais ce qu'ils ressentaient. Rien ne vous blesse plus que le sentiment accablant qui vous assailit lorsque vous sentez que vous perdez vos enfants sous vos yeux.
Ali Baba et la guerre à Gaza
Par Jawad Harb, Gaza, 9 janvier 2009
C'est le 14ème jour des attaques. Il est 4h00 du matin.
Mes six enfants sont inquiets, nerveux et incapables de fermer l'œil. A chaque frappe aérienne, la maison tremble de toutes parts, et les enfants s'agrippent les uns aux autres. Nous nous sentons impuissants et persécutés. Il n'y a rien de pire que d'être incapable de protéger ses enfants.
Les frappes aériennes deviennent plus violentes et plus effroyables. Il semble qu'elles soient très proches de nous, qu'elles nous poursuivent où que nous tentions de nous cacher. Le traumatisme psychologique auquel les enfants de Gaza sont exposés est insupportable et incurable.
Mon unique objectif est une mission impossible. Il consiste à veiller à ce que mes enfants s'endorment. Au cours des 13 derniers jours, j'ai épuisé toutes les histoires pour enfants que ma mère me racontait lorsque j'étais petit.
La seule histoire que je ne leur ai pas encore conté celle d’"Ali Baba et les quarante voleurs". Mes enfants semblent avoir envie de l'entendre.
Je suis arrivé au passage suivant: "Puis Ali Baba descendit, s'approcha de la porte dissimulée derrière les buissons, et dit 'Sésame, ouvre-toi!' et la porte s'ouvrit brusquement."
Soudain, mon fils de 6 ans a ouvert les yeux et m'a demandé: "Papa, pourquoi Ali Baba ne peut-il pas venir à Gaza et dire "Guerre, prends fin, Guerre, prends fin" – et la guerre cesserait?"
Aucun lieu sûr à Rafah
Par Mohammed Joudeh, 8 janvier 2009 – 18h00 heure locale
Mohammed Joudeh est le Coordinateur Sécurité du programme Sécurité pour les ONG, qui fournit des renseignements aux autres organismes d'aide opérant à Gaza.
Il est maintenant 18h00, et il n'y a aucun signe de vie dans les rues et aux alentours. Mon quartier est réduit à des rangées de maisons abandonnées, fenêtres ouvertes – certaines ont été retirées afin d'éviter les projections de verre si les vitres volaient en éclat au cours d'un bombardement. Pendant la journée, de nombreuses frappes aériennes ont détruit plusieurs maisons. Des éclats d'obus sont tombés tout près de chez nous.
Ce matin, les épiceries étaient complètement vides. Il ne restait sur les étals que des produits d'hygiène. Les boulangeries étaient toutes fermées. Il n'y a plus de blé. Quelques hommes rôdaient pour en trouver; ils étaient frustrés de voir que l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés avait suspendu ses opérations à Gaza.
De nombreux enfants, cousins, et parents sont entassés chez moi. Mon-grand père et ma grand-mère handicapés sont là. Ils ont dû se déplacer depuis leur maison située dans le quartier Al Barazil, à la frontière égyptienne, après avoir été avertis de la menace des bombardements. Tous deux sont assis et avec des yeux terrifiés, regardent et attendent. Ma femme est collée à moi, à la recherche de chaleur et de protection. Elle est effrayée par ce qui va suivre.
Les adultes ont entamé une discussion cruciale chez moi; étant-donné qu'il n'existe aucun lieu sûr à Rafah, devrions-nous fuir en quête d'un endroit plus sécurisant dans la ville, ou rester ici? La rue est une cible potentielle, la mosquée est une cible potentielle – chaque quartier abrite une cible potentielle inconnue.
La discussion a été reportée au dîner – un peu de confiture et de fromage blanc, la même chose qu'au petit déjeuner. En comparaison, le déjeuner était fabuleux – de la viande en boîte! Croyez-moi, la viande en boîte constitue un délicieux repas lorsque vous n'avez ni gaz ni électricité. Nous ne disposons même pas de kérosène pour allumer la lanterne de ma grand-mère, qu'elle utilisait il y a 30 ans. Nous l'avons trouvée dans le grenier au début du conflit, recouverte d'une épaisse couche de poussière.
Oh que l'électricité me manque… Il n'y a ni eau, ni nourriture à Rafah. La plupart du temps, j'éteins mon téléphone portable afin d'économiser la batterie. Je ne l'allume que lorsque c'est nécessaire. Beaucoup m'ont appelé pour prendre de nos nouvelles. Quelques proches ont ainsi proposé de nous héberger. C'était vraiment aimable de leur part, mais ils vivent dans de très petits logements déjà pleins à craquer – toute ma famille n'y tiendrait pas. Je me pose tant de questions: que faire? Où aller?
Les avions de chasse F-16 survolent à nouveau la région. Les enfants sont collés à leur mère, le chat s'est réfugié sous la couverture de mon grand-père, et les adultes attendent la prochaine bombe, celle qui s'abattra sur la maison pour la détruire.
C'est désormais une nuit noire, très effrayante. Nous attendons tous le matin et la lumière du soleil, grâce à laquelle nous nous sentirons plus en sécurité. Les enfants ont horreur du noir. Cela les terrorise, surtout lorsque les bombes pleuvent, invisibles dans l'obscurité.
Je dois décider de ce que nous allons faire, partir ou rester chez nous. J'ai donc appelé un ami qui s'est déplacé avec sa famille dans l'une des écoles des Nations Unies qui abrite les réfugiés à Rafah. Je me suis senti déprimé après lui avoir parlé. Il s'est plaint du froid, du manque d'électricité, de la mauvaise nourriture, de la foule et, point le plus important – ce n'est pas un lieu sûr là bas non plus.
J'ai finalement pris ma décision. Nous allons rester à la maison. Il n'y a aucun lieu sûr à Rafah.
La nuit, on entend des cris et des pleurs
Par Jawad Harb, Gaza, 8 Janvier 2009
C'est le 13ème jour des bombardements. C'est plus atroce encore que ce que nous ne pourrions décrire. Il semblerait que le ciel s'apprête à nous attaquer. Il n'y a rien de pire que d'être fatigué, d'avoir terriblement besoin de dormir, sans toutefois y parvenir. Nous avons l'impression que si nous fermons les yeux l'espace d'un instant, nous mourrons.
Il est 4h45. Mon fils de six ans vient de se réveiller, et me demande: "Papa, pourquoi est-ce si bruyant ce soir?" Il avait l'habitude d'entendre les bombardements plus lointains, donc plus discrets. Il ne sait pas qu'ils visent des maisons plus proches de nous ce soir.
Ce sont les pleurs des enfants dans le voisinage, lors de chaque bombardement, qui nous blessent le plus. C'est incroyable, et c'est la première nuit que nous entendons ces cris et ces pleurs. Tout le monde est éreinté.
Je n'ai pas pu m'empêcher de descendre, et j'ai été surpris de rejoindre presque tous mes voisins réunis dans la rue principale, devant leurs maisons.
"C'est plus sûr ici. Au moins nous ne serons pas ensevelis sous une maison démolie", m'a affirmé l'un d'entre eux.
Un autre bombardement a eu lieu pendant que j'étais dans la rue. Les gens ont tous levé leurs mains simultanément, en regardant vers le ciel pour demander l'aide de Dieu, comme si chacun s'était mis d'accord pour le faire en même temps.
Les attaques aériennes ont cessé, les unes après les autres, tandis que les gens regardaient le ciel pour implorer l'aide divine. Alors que les enfants continuaient à pleurer et à crier à chaque bombardement, je me remémorais encore les mots de mon plus jeunes fils: "Papa, pourquoi est-ce si bruyant ce soir?"
Quelques heures durant, la vie était presque normale
Par Jawad Harb, Gaza, 8 janvier 2009
Tous mes enfants sont endormis. Ils se sont couchés il y a trois heures, lorsque les bombardements se sont achevés le temps du cessez-le-feu. Trois heures durant, un silence complet a régné. Pas une bombe. Ils avaient l'air si paisibles.
La nuit dernière, aucun d'entre nous n'a fermé l'œil. Les bombes pleuvaient toutes les cinq minutes. C'était une nuit atroce. Vous ne pouvez pas dormir pendant une guerre.
Dès la trêve des bombardements pour le cessez-le-feu, les magasins du quartier ont ouvert. Mes voisins se sont rués à l'extérieur pour acheter de la nourriture. Il ont couru car personne ne croyait que le cessez-le-feu durerait trois heures entières. A tout instant, ils craignaient une nouvelle attaque aérienne. Les gens ont acheté des vivres – du riz, des macaronis, du fromage, du sel, du sucre, des œufs. Voilà tout ce qu'il restait dans les magasins. La nourriture est devenue très chère.
Nous avons eu de l'électricité pendant quatre heures aujourd'hui, et par conséquent de l'eau. Nous avons lavé nos vêtements, pompé de l'eau et fait prendre un bain aux enfants. C'est la première fois que j'ai pris plaisir à laver mes vêtements! Quelques heures durant, la vie était presque normale.
Les attaques aériennes viennent de reprendre. J'aperçois la fumée à travers la fenêtre, quelques centaines de mètres plus loin. C'est juste en face de moi - une fumée noire. Je suis effrayé.
Avec les bombes, ce n'est pas ce que vous entendez, mais ce que vous sentez. C'est comme un tremblement de terre. Les maisons tanguent, de gauche à droite. On croirait qu'une vague sous-terraine s'agite sous nos habitats.
Mes enfants se réveillent. Le cessez-le-feu est terminé. Nous attendrons une fois de plus celui de demain pour pouvoir dormir à nouveau quelques heures. Ce sera une autre longue nuit.
Papa, quand allons-nous mourir ?
Par Jawad Harb, Gaza, 7 janvier 2009
Ma fille se met à pleurer – elle vient d'entendre aux informations qu'Israël allait commencer à bombarder notre quartier, car des insurgés y vivent prétendument. Elle a rêvé que notre maison serait totalement détruite et que toute notre famille mourrait ensevelie. Elle a vu les images d'autres logements en ruine à la télévision.
Elle m'a demandé, "Papa, s'ils nous bombardent, où irons-nous? Que faire? Toutes les maisons sont visées. Nous ne pouvons même pas nous sauver."
Je ne savais quoi répondre. Mon cerveau est complètement paralysé. J'ai beau posséder une maîtrise de psychologie, je ne sais que conseiller à ma propre famille.
Depuis 10 jours, les bombes pleuvent. La plus proche a détruit une maison située à 300 mètres de la notre. Mon fils de 12 ans est devenu un expert pour estimer les distances auxquelles explosent les bombes: "celle-ci est tombée à 500 mètres d'ici, au nord", m'affirme t-il. Il a toujours raison. Mais ce n'est pas le genre d'expertise que j'espérais voir mon fils acquérir.
Je ne peux pas réellement décrire ce que mes enfants ressentent. Ils éclatent en sanglot dès qu'il fait sombre et froid la nuit, lorsque nous entendons les bombes s'abattre telle la foudre.
Nous vivons à Rafah, à 500 mètres environ de la frontière égyptienne. A proximité de chez nous, les gens empruntent les tunnels qui mènent en Egypte pour faire entrer clandestinement nourriture et autres marchandises. Les bombardements sont intenses ici, puisqu'Israël cherche à détruire les tunnels.
Nous n'avons pas la moindre miette de pain. Ni fruits, ni légumes, ni lait. J'ai mangé de la viande pour la dernière fois il y a 9 jours. Je l'avais achetée sur le marché, qui est désormais fermé. Les tunnels ne permettent plus le passage des ravitaillements en nourriture. Nous ne disposons plus que de riz et de macaronis pour les enfants. Nous n'avons pas de stocks. Mes enfants ne mangent plus de biscuits, comme ils en avaient l'habitude. Nous survivons simplement.
C'est le troisième jour sans électricité. Nous en avions trois heures pas jour, mais cela a cessé depuis l'invasion des troupes israéliennes au sol. Ma femme doit sortir avec les autres femmes pour trouver du bois à brûler car nous n'avons pas d'électricité pour cuisiner. Nous disposons de l'équivalent de 3 jours de gaz domestique, mais nous le réservons pour les cas d'urgence.
Nous n'avons presque plus d'eau. Nous espérons en avoir plus demain. Sans électricité, la pompe à eau ne fonctionne pas. J'ai un générateur que nous utilisons quelques jours, pour regarder les informations, recharger nos téléphones mobiles et essayer de travailler, mais il n'est pas assez puissant pour faire fonctionner la pompe à eau. J'ai acheté du carburant pour dix jours et il n'en reste quasiment plus.
Nous avons épuisé nos stocks en eau potable la nuit dernière; mon neveu et moi sommes donc sortis jusqu'à la station de dessalement, à un kilomètre d'ici. Nous savons que les bombes pleuvent, mais nous ne pouvons survivre sans eau. Nous avons dû transporter un conteneur de 20 litres sur nos épaules, faute de transport. Sur le chemin du retour, une bombe a explosé dans le quartier et nous avons lâché le conteneur pour nous abriter – mais nous ne pouvions laisser l'eau derrière nous. Il est très difficile de courir avec un bidon de 20 litres.
Nous craignons tout. Chaque jour, chaque son. Les enfants du quartier – et les miens – n'espèrent plus vivre. Ils pensent qu'ils ne survivront pas. Ils patientent plutôt pour mourir, en attendant que la bombe s'abatte. Et ils me demandent quand cela arrivera.
A Gaza, la vie est atroce

Hamdallah Abu Daghen, 26 ans, est un membre de CARE à Gaza. Ce matin, il a décrit la situation dans laquelle sa famille et lui vivent après 10 jours de conflit. Hamdallah vit à Al Touffah, l'une des régions les plus vieilles et les plus densément peuplées de la Bande de Gaza.
Aujourd'hui je n'ai pas eu d'autre choix que de démonter une porte de notre appartement, que j'ai ensuite cassée et utilisée pour faire du feu, afin de cuisiner. J'en ai abattu trois pour l'instant.
Je vis à Al Touffah, à six kilomètres environ de la mer. Les marchés sont vides et il n'y a plus de gaz domestique, je n'ai donc pas eu d'autre alternative.
J'habite avec ma mère mais lorsque les attaques ont débuté, des parents déplacés ont emménagé avec nous. Puis la situation s'est tellement dégradée que toute la famille – soit 42 d'entre nous, mères, pères, oncles, tantes, grand-mères et enfants ont tous déménagé dans une autre maison appartenant à mon cousin afin que nous puissions être réunis. Nous vivons vraiment à l'étroit et les uns sur les autres.
Je suis affamé, triste et déprimé. Cette vie est atroce. Devons-nous détruire nos propres maisons pour survivre? Sommes-nous réduits à ne vivre que dans de telles conditions? Après 18 mois de siège, devions-nous en arriver là?
Nous ne sommes qu'une famille ordinaire. Il y a si peu d'emplois à Gaza que je suis vraiment chanceux de m'occuper des bureaux de CARE. J'ai mené à bien mes missions et veillé sur ma famille. Nous n'avons pas d'eau courante depuis que les bombardements Israéliens ont débuté, il y a 10 jours. Nous n'avons pas pu nous relaxer. Nous n'avons pas dormi, le bruit a été infernal et les fenêtres sont ouvertes. Nous avons froid et nous sentons vulnérables. Mon dernier souhait, si je venais à mourir dans les prochains jours, serait de prendre une douche et d'avoir un repas décent.
Temporaire pour toujours
ParJawad Harb, Gaza, 7 janvier 2009
Tandis que la bande de Gaza fait actuellement face à certains des plus rudes défis dans les Territoires Palestiniens, je rédige mon histoire très personnelle. Mais c’est également celle de 1,6 million de Palestiniens qui vivent à Gaza.
Le 28 décembre 2008 a été une journée inoubliable. Il était 16h30. J’étais chez moi avec mes six enfants, à 500 mètres de la frontière égyptienne. L’obscurité nous entourait, tel un monstre, et quelques bougies éclairaient le couloir menant à la salle de bain et à la cuisine. C’était une nuit sans lune, hantée par une peur imprévisible, inconnue. Alors que je contais des histoires à mes enfants pour les distraire, nous avons soudainement ressenti des secousses semblables à celles d’un tremblement de terre - six frappes aériennes consécutives ont secoué notre maison dans tous les sens. Elle ressemblait à un morceau de papier balayé par le vent. Les enfants criaient, courraient dans tous les sens, tentant d’échapper au chaos des bombardements. Une panique incontrôlable de toutes parts.
Les cris des enfants du quartier entier compliquaient plus encore la situation. Nous n’entendions qu’eux suite aux frappes. Tous les enfants du voisinage se sont rués vers la rue principale, en pleurant et hurlant comme jamais je ne les avais entendus de toute ma vie. La rue s’est remplie de parents qui courraient après leurs petits pour les ramener à la maison. Au milieu de ce chaos, j’ai rassemblé mes propres enfants de justesse avant de rentrer chez nous.
Nous nous sommes à nouveau assis dans le noir et j’ai recommencé à leur parler pour tenter de les apaiser. Yazan, mon fils de 12 ans, m’a soudain demandé : « Papa, nous ne revivrons jamais dans la paix ? J’aime faire de l’escalade, j’aime me balancer comme un singe… et j’aime voler comme un oiseau, pourquoi ne pouvons-nous pas jouer comme ces enfants que nous voyons dans nos programmes TV chaque jour ?»
Une larme brûlante a coulé sur ma joue, et tout à coup, je n’ai plus été capable de prononcer le moindre mot.
Il a poursuivi, « Ce sont bien les vacances de Noël en ce moment papa ? Ne sommes-nous pas censés faire la fête et manger des gâteaux ?»
Alors que je tentais de lui répondre, une nouvelle frappe aérienne a fait trembler la maison. Tous mes enfants se sont cette fois pelotonnés contre moi tels des oisillons; de petites mains agrippaient mon corps de toutes parts. J’aurais souhaité, à ce moment, avoir dix mains pour tous les serrer contre moi, tant ils en avaient besoin.
Avec peine, je leur ai finalement dit « C’est temporaire. »
Ma fille de 16 ans a répondu : « Oui papa, c’est temporaire pour toujours.»
Par Hamdallah Abu Daghen