04 décembre 2001

AFGHANISTAN : Gardez l'aide humanitaire hors des mains des généraux

L'article suivant, rédigé en anglais, a été publié dans le journal

de Toronto (en page A17) le vendredi 23 novembre 2001. Nous vous en offrons une traduction.

Est-ce là la solution aux problèmes en Afghanistan : donner de la nourriture aux loyaux seigneurs de la guerre et laisser mourir de faim toutes les autres personnes? Comme l'écrivait dans le Globe d'hier Edward Luttwak, un exégète du Centre d'études stratégiques et internationales de Washington, l'aide humanitaire risque de se transformer en arme mortelle.

Selon ce point de vue, affamer les civils est utile pour donner aux potentats afghans « un encouragement important pour coopérer avec un gouvernement central à Kabul ».

Oublions pour un instant que des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, qui souffrent déjà depuis longtemps, mourraient de faim en compagnie (ou probablement à la place) de leurs dirigeants auto nommés, si on refusait d'aider les groupes présumés déloyaux.

La notion que la nourriture devrait être accordée comme récompense et refusée comme punition est carrément erronée. Non seulement devrait-elle sérieusement préoccuper quiconque s'intéresse aux droits de la personne, mais encore trahit-elle le concept même de l'aide humanitaire.

Il existe trois raisons pratiques pour ne pas inclure l'aide dans l'arsenal de guerre. Premièrement, cette stratégie lance à tout le monde des signaux erronés. Si nous espérons qu'un état moderne et pluraliste émerge de la population opprimée d'Afghanistan, il faut propager le message que tuer des civils, pour quelque raison que ce soit, est impensable. La démocratie ne pourra jamais voir le jour si certaines personnes meurent de faim tandis que d'autres font bombance à cause de leur allégeance envers des gouvernements étrangers.

Deuxièmement, en comparaison aux civils locaux, des soldats étrangers ne peuvent pas distribuer efficacement une aide alimentaire. Plusieurs critiques des services d'aide en situation de conflit soutiennent que les factions locales peuvent facilement manipuler des secours fournis par des hordes d'étrangers.

En fait, avant le 11 septembre, CARE employait en Afghanistan 450 personnes de l'endroit et seulement trois expatriés. Les expatriés sont partis, mais les autochtones sont restés et ont continué d'offrir les programmes. Ces derniers parlent les langues locales, savent quels chefs militaires contrôlent quoi, et savent comment éviter les régions dangereuses ou militarisées. Comparées aux armées étrangères, les organisations d'aide - grâce à leur personnel local - peuvent veiller mieux que les soldats à ce que la nourriture parvienne aux nécessiteux plutôt qu'aux seigneurs locaux.

Troisièmement, en se servant de l'aide pour récompenser l'obéissance, les gouvernements occidentaux rendraient éventuellement plus puissants les seigneurs de guerre qu'ils tentent d'éliminer. Ceux qui se soumettent aux gouvernements de l'Ouest deviendraient plus puissants, à cause de leur capacité de nourrir les leurs. D'un autre côté, rien ne permet de croire que les leaders que le monde extérieur refuse d'aider perdraient le pouvoir. Il suffit de penser à Saddam Hussein et au Taliban.

Cela étant dit, pour être en mesure d'aider les civils dans des pays comme l'Afghanistan, il ne faut pas nier le rôle des militaires et la nécessité de maintenir la sécurité. Les organisations d'aide ne peuvent pas fonctionner si des balles sifflent à leurs oreilles et que des bandits les dévalisent avec impunité. Notre travail est dangereux : au cours des 10 dernières années, des douzaines d'employés d'organisations humanitaires ont perdu la vie en essayant de secourir des civils victimes d'un conflit. Nous avons besoin de l'aide des militaires pour établir et préserver des zones neutres afin d'effectuer notre travail humanitaire.

Comment les organisations d'aide humanitaire tentent-elles de ne pas être manipulées par les seigneurs de guerre? Pour des organisations comme CARE, qui livrent quotidiennement de la nourriture et d'autres secours à des gens dans le besoin, il est essentiel de définir clairement qui doit recevoir de l'aide en temps de crise. Notre réponse est sans équivoque : l'aide devrait être apportée uniquement aux civils, en se basant exclusivement sur leurs besoins. Nous croyons que tous les non combattants - hommes, femmes et enfants - ont le droit de satisfaire leurs besoins essentiels. Cela signifie de la nourriture lorsqu'ils ont faim, un abri lorsqu'ils sont dans la rue, des couvertures lorsqu'ils ont froid.

Les seules personnes que nous n'aideront pas sont les soldats. Les nourrir mettrait en danger les travailleurs humanitaires en les identifiant à une faction, et risquerait en outre de prolonger un conflit. Néanmoins, certains critiques prétendent que les organisations humanitaires font naïvement le jeu des militants.

Il est vrai que dans une guerre comme celle d'Afghanistan, il est difficile d'empêcher les soldats de toucher à la nourriture. Mais c'est possible. CARE et d'autres groupes, comme Médecins sans frontières, le font régulièrement.

Nous ciblons et atteignons les pauvres de façon stratégique, par exemple en distribuant de la nourriture directement aux veuves, comme le fait CARE à Kabul, grâce à des fonds canadiens, depuis de nombreuses années. Nous veillons à ce qu'aucune arme n'entre dans les camps de réfugiés, en désarmant tous ceux qui viennent y chercher de la nourriture. Dans les cliniques médicales, nous traitons les femmes et les enfants, tout en refusant d'aider les soldats. Oui, c'est un travail dangereux, mais c'est ce qu'accomplissent chaque jour les travailleurs humanitaires.

La militarisation de l'aide ne ferait qu'empirer les choses de façon presque irréversible. Si l'aide humanitaire devenait reliée aux forces militaires - en d'autres mots, si elle devenait une arme -, le concept d'aide humanitaire impartiale serait terni à tout jamais. Partout, les despotes apprendraient vite à interdire toute aide humanitaire, de peur qu'elle se retourne contre eux.

S'ils apprenaient que leur aide est devenue une arme, les gens cesseraient de donner aux organismes de charité. Et les pauvres partout au monde, dont plusieurs souffrent sous des régimes qu'ils n'ont pas choisis, en subiraient les conséquences