06 juin 2003

Arnoud Hekkens,  en charge de la communication pour CARE International, a séjourné à Bagdad en mai 2003. Il partage avec nous ce tour d'horizon écrit et photographique de la ville assiégée, et des défis auxquels fait face actuellemeent  la capitale

"J'écris ces mots depuis Bagdad, une ville qui porte plusieurs noms -- Cité de la paix, Mère de l'Iraq -- pour n'en nommer que quelques-uns. Sur la place Andalus, en face de l'hôtel Palestine, des enfants s'éclaboussent dans un bassin d'eau, à quelques pieds d'où se dressait autrefois une statue de Saddam Hussein. Seules ses bottes demeurent sur le socle, où l'on peut lire, en grosses lettres : « TERMINÉ, RENTREZ CHEZ VOUS » -- un remerciement envers la coalition, qui a renversé la statue, mais aussi un rappel qu'il est temps de partir. La température augmente et, d'ici quelques semaines, il fera près de 50°C dans la Cité de la paix.

Margaret Hassan, la directrice de CARE International, et moi sommes en route vers l'hôtel Palestine, pour donner une entrevue en direct à CBC Morning News. Sur l'une des principales autoroutes menant au centre-ville de Bagdad, nous apercevons trois cadavres étendus entre des voitures stationnées sur un côté de la route. Il semble y avoir eu une fusillade, et des soldats américains tentent de comprendre ce qui s'est passé. Le pillage continue, près du ministère de la Planification. Comme il ne reste plus rien à piller, des gens sortent des édifices avec des meubles calcinés

Sur la route qui longe le Tigre, un énorme cheval mort gît au milieu de la rue, entouré d'une nuée de mouches. On sent de la tension, aujourd'hui, dans la Cité de la paix. Les viaducs sont bloqués par des chars Abraham et les files d'attentes, aux stations-service, semblent s'allonger chaque jour. Se procurer de l'essence, dans la ville, constitue maintenant un travail à plein temps; une situation difficile à comprendre pour les habitants de la deuxième plus importante réserve de pétrole au monde. Les esprits commencent à s'échauffer et, pour la première fois, nous pouvons voir des soldats américains patrouiller les stations-service.

Hier, nous avons effectué une visite de la ville. Certaines rues sont inondées d'eaux d'égout, ce qui ralentit la circulation. Nous passons près du zoo abandonné et devant deux mosquées surdimensionnées. Elles étaient destinées à devenir les deux plus grandes au monde, mais Hussein ne les a jamais terminées. La rue Al Rashid est jonchée de détritus, mais les boutiques sont néanmoins ouvertes. Le ministère du Pétrole est intact; les ministères de l'Irrigation, de l'Industrie et de l'Éducation sont calcinés et ont été pillés. Place de la Liberté, une longue file d'automobiles attend devant une station-service. Le ministère de la Planification a également été pillé et incendié.

Un centre d'achats en ruine s'est effondré. Le ministère de l'Information, où travaillait autrefois la presse internationale, est aujourd'hui brûlé et désert. Une énorme affiche de Saddam Hussein est toujours en place. Nous passons près des bureaux du PNUD, où le drapeau bleu des Nations Unies flotte devant des ruines calcinées. L'aile droite du ministère des Affaires étrangères a été incendiée. Du Centre des télécommunications, il ne reste qu'un squelette d'acier tordu.

La plupart des gens restent chez eux, à cause du chaos. Seuls les jeunes enfants se rendent à l'école, parce que les écoles primaires se trouvent habituellement près de chez eux. Les écoles secondaires sont généralement trop éloignées pour que les parents permettent à leurs adolescents d'y aller. Les Iraquiens sont perplexes quant à la reprise de l'école. « Les gens n'ont rien gagné jusqu'à présent », commente un de nos collègues iraquiens. « Simplement une plus grande criminalité, plus de violence et plus d'insécurité. »

À l'arrière de ma chambre d'hôtel, je me penche à la fenêtre afin de placer un appel téléphonique. C'est la seule direction qui permette de capter le signal satellite. Le Parti démocratique kurde a investi un autre hôtel à 400 mètres d'ici. Des gardes armés, en patrouille sur le toit, me regardent de loin et se demandent probablement ce que je fais. J'espère qu'ils réalisent que je ne fais que téléphoner. La nuit, je garde le plus possible les lumières éteintes.

Nous voulons retourner un téléphone satellite brisé à Amman. Les Messageries DHL internationales fonctionnent de nouveau. L'aéroport est fermé, à cause de l'explosion d'un autobus. Apparemment, ils ont voulu faire sauter un poste de contrôle. Nous sommes vendredi et la ville est tranquille. À 17h00, le chauffeur nous dépose devant l'hôtel. Plus tard, en soirée, nous apprendrons que notre Land Cruiser a été saisi par des hommes armés, près du camp humanitaire saoudien. Notre chauffeur est sauf, et a réussi à retourner au bureau.

Le lendemain matin, un autre véhicule est saisi dans le quartier Al Mansour. La nervosité nous gagne. On nous interdit de sortir de l'hôtel. La situation devient périlleuse et le pire, c'est que nous ignorons ce qui se passe exactement.

La communication demeure difficile entre nous, car notre système radio ne fonctionne pas encore. Nous n'avons que les téléphones satellites Thuraya, qui ne sont pas très fiables. La session d'information quotidienne des forces de la coalition ne nous renseigne pas vraiment.

Notre responsable d'équipe, Anne Morris, nous annonce qu'elle désire réduire le personnel pour des raisons de sécurité; tous les employés non essentiels doivent retourner à Amman. Nous allons tous nous coucher de bonne heure. Comme me l'a recommandé quelqu'un, je place une table devant ma porte, afin de « les » entendre venir. La nuit est relativement calme, mis à part quelques coups de feu; des explosions d'obus au loin et quelques chats affamés qui se disputent le contenu d'une poubelle au coin de la rue.

Le lendemain matin, nous apprenons que le bureau et l'entrepôt de CARE ont été attaqués. Apparemment, les vandales cherchaient encore à voler nos voitures, mais ils ont été mis en fuite par les gardes et par une patrouille de la coalition qui passait par-là. Trois d'entre nous faisons nos bagages pour retourner à Amman.

Lundi matin, nous partons vers l'aéroport, et nous arrêtons au bureau en passant pour dire au revoir à nos collègues. Des ordures s'accumulent dans la rue. Tôt chaque matin, après le départ des chats, des hommes et des enfants viennent voir s'ils peuvent y trouver des choses utilisables. D'énormes tuyaux, destinés aux usines d'épuration d'eau, servent maintenant de barrages routiers en face du bureau. Après avoir pris congé de nos collègues, nous endossons nos gilets pare-balles et partons pour l'aéroport Saddam International. C'est un moment triste. Nous aurions pu faire beaucoup, mais nous devons partir à cause de l'insécurité.

Quelques heures plus tard, nous embarquons dans l'avion. Nous décollons, survolont Bagdad, Mère de l'Iraq, laissant derrière nous la capitale poussiéreuse et anarchique d'une nation désormais orpheline.