14 décembre 2004

Husein Ata et Khitam Ali Ighbari,  famille participante au programme CARE à Kfeiret, village de 2311 habitants

Ouvrier du bâtiment et déménageur à l’occasion, Husein a perdu son emploi avec la fermeture des Territoires au début de la Seconde Intifada. A 53 ans, Hussein ne possède rien. Jusqu’à l’an passé, il s’entassait avec la famille de ses deux frères dans une maison du village. Chômeur et diabétique, le père de 11 enfants partage aujourd’hui deux pièces dans la maison de son fils, bâtie au sommet d’une colline face aux champs d’oliviers sur le terrain d’un oncle. Quatorze personnes privées d’eau dès le début de l’été. Des canalisations trop petites, une pression trop faible, le réseau n’alimente que le centre. « Pour nous, bénéficier du programme de CARE, c’est comme d’être sauvé quand on est au fond d’un trou, » avoue Husein.  Grâce à la construction par CARE d’une citerne de 70 m3 pour un montant de 2000 dollars financé par ECHO, Husein se sent un homme libre. Plus besoin de dépendre des camions-citernes, plus besoin d’acheter l’eau trois fois son prix.

Malgré l’installation de la citerne, l’économie reste de mise. « Notre consommation se limite à 24 seaux par jour, » déclare Khitam, l’épouse de Husein. Dans la cuisine, pas d’évier. Accroupie, la femme fait la vaisselle dans une marmite en fer blanc, puis lave le sol de ciment avec l’eau usée qu’elle chasse vers la terrasse. Aucun traitement, aucun réemploi. Dans la salle de bains, un simple trou d’évacuation fait office de douche et les sanitaires se limitent à des cabinets à la turc. Pour la toilette comme pour l’évacuation des sanitaires, un simple broc en plastique.

Moins d’un hectare entoure la maison, Husein ne le cultive pas. « Regarde cette terre, rien ne pousserait ici, il y a trop de cailloux. Il faudrait investir une fortune pour l’exploiter, » explique Husein. Chétifs, les 18 oliviers plantés voilà trois ans semblent lui donner raison. Pour subvenir aux besoins de la famille, deux des fils travaillent de l’autre côté de la Ligne verte. Des emplois temporaires et illégaux. « Ils risquent de six mois à un an de prison. On n’a pas le choix. » Un autre fils est derrière les barreaux pour ‘’avoir mal parlé d’Israël’’. Sur le toit, les plus jeunes jouent avec un cerf-volant fait des mains du père. Dans la fin du jour, le cerf-volant dessine une ombre géante sur la citerne. Pleine, désormais.

Suhad Kaspari, 25 ans, ingénieur au bureau de CARE à Jénine

Diplômée de l’université de Bir Zeit, Suhad supervise les travaux entrepris par CARE et financés par ECHO dans les villages autour de Ya’bad. Une population lourdement touchée par les restrictions imposées par la Seconde Intifada et la construction du « mur ». Visite aux bénéficiaires, suivi de la construction, contrôle du bon fonctionnement des citernes, des sanitaires, la jeune ingénieur ne ménage pas sa peine. « Je voulais travailler pour une ONG car les organisations internationales favorisent la diversité, »  explique-t-elle. Femme et chrétienne, comme 2,1% de la population palestinienne, Suhad a le sens de sa différence. Circuler seule sur les chemins de terre, se rendre dans des familles, travailler avec des hommes relèvent de l’exception dans une communauté encore très traditionnelle, dans une ville où on s’enferme chez soi à la nuit par peur des incursions.

« Au début, c’était difficile. J’étais confrontée à des gens qui étaient pauvres, musulmans et privés d’éducation. Je ne me sentais pas à ma place, » avoue la jeune femme issue d’une famille aisée. « Je vis ici depuis toujours et je n’imaginais pas que des gens si proches de moi n’avaient pas de quoi acheter du pain. Mes parents aussi étaient surpris. Grâce à cette expérience, je découvre la réalité. » Dotée d’une maîtrise, Suhad voudrait reprendre ses études pour passer un doctorat. Approfondir ses connaissances pour donner davantage. « Ma personnalité a complètement changé. Je me sens plus forte. Grâce à notre travail, la situation de ces familles défavorisées a changé du tout au tout et je participe à cette victoire. »

Cet été, Suhad va se marier avec un camarade d’université, aujourd’hui comptable à Ramallah. Deux heures de trajet via les routes autorisées et les check-points. Pas question pour la jeune femme de circuler à la nuit, pas question de se déplacer seule. Pas question non plus d’abandonner son emploi. Trop gratifiant, trop rare aussi. Avec un salaire mensuel de 1600 dollars pour un premier emploi, l’ingénieur se considère privilégié. Une jeune mariée privée d’emploi ou privée d’époux, c’est le choix imposé à Suhad dans la Cisjordanie sous occupation israélienne.