25 janvier 2005

Madona a 13 ans et un sourire qui illumine son visage. Pourtant, après le passage du Tsunami à Batticaloa, sur la côte est du Sri Lanka, elle a perdu sa maison, ses jouets, une bonne partie de ses amis et surtout, sa maman.

Madona vivait jusqu’alors à Navalady, un banc de sable encerclé par la mer d’un côté, la lagune de l’autre, un lieu particulièrement exposé où près de 700 personnes ont disparu « avalées » par la mer, soit près de 80% des habitants du village.

La petite me raconte la matinée du 26 décembre, ce bruit de fin de monde, les cris de la mère qui supplie ses enfants de fuir, la course folle vers la lagune avec Matena, sa sœur de 11ans. Elle me dit comment elles escaladent la barque qui les sauvera, les pleurs, la peur, l’attente avant qu’on ne vienne les hisser depuis le pont, cet immense sentiment de solitude, les prières, les corps qui flottaient partout. Elle me raconte l’horreur d’une voix calme et posée, minutieusement, précisément. Puis elle relate ce dernier instant où elle voit sa mère qui court avant d’être happée par les rouleaux et comment son oncle retrouvera son corps dans la palmeraie, quelques heures plus tard, serrant dans ses bras de toutes ses forces sa petite de sœur de 1 an. Elle ne sait pas ce qu’est devenue sa sœur de 8 ans, « elle doit être avec les poissons » dit-elle .

Avec une clarté et une étonnante précision elle décrit l’arrivée dans l’école transformée en camp de fortune où leur grand-mère, encore couverte de blessures, s’occupe d’elles en attendant que leur père, gravement blessé, ne revienne de l’hôpital.

Elle aimerait aller ailleurs, dans un endroit où il y aurait plus de place, « où on pourrait dormir sans être entassés les uns sur les autres », plus propre aussi, car ici il n’y a pas d’eau et qu’elle doit marcher longtemps en dehors du camp pour pouvoir aller se laver. Elle aimerait surtout retourner à l’école, « comme avant… ».

Plus tard elle veut être docteur. Je l’interroge pour savoir pourquoi elle veut faire ce métier  : «  Parcequ’ici il y a beaucoup de gens qui nous aident. Moi aussi un jour je veux aider les pauvres ». Elle vit dans des conditions insalubres, les siens n’ont plus rien, mais elle ne semble pas douter un seul instant que cela n’a rien d’éternel. Forcément, un jour elle sera médecin, elle ne sera plus de ceux qu’elle appelle les « pauvres ». Madona n’est qu’une toute jeune fille mais c’est déjà une grande dame, de celles que l’on admire et que l’on respecte au premier regard. A un seul moment je verrai ses yeux s’assombrir à l’évocation de sa mère : « Maintenant je n’ai plus personne pour s’occuper de moi comme elle le faisait ». puis elle reprend son récit, la vie dans le camp, les jeux avec les autres enfants.

Et malgré l’horreur, la promiscuité de ces nouvelles conditions de vies, malgré le chagrin, je vois dressé face à moi, comme un affront à cet injuste destin, le miracle impérieux de l’espoir et de la vie dans le sourire clair de Madona.