01 février 2005

Nagapattinam, Tamil Nadu, Inde

Ici disparaîtront progressivement les abris temporaires qui émergent comme des champignons, les bannières omniprésentes d’ONG et les nuées de camions, cars, jeeps qui transportent les personnels humanitaires ; mais alors la mort, la dévastation et la réalité des vies déracinées s’installeront dans les esprits traumatisés des gens.

Avec l’expérience acquise lors de ses interventions à la suite de cyclones, de tremblements de terre et d’émeutes comme à Orissa et au Gujarât, CARE comprend l’importance d’intégrer l’assistance psychosociale dans son action auprès des rescapés du tsunami du 26 décembre.

Ainsi, dans un centre communautaire délabré de cette petite ville où gisent non loin les grands bâtiments de pêche dispersés comme des baleines échouées parmi les débris d’édifices fracassés, les équipes de CARE préparent un groupe de femmes à affronter les cas de troubles psychiques.

Elles sont trente et une, recrutées par quatre ONG différentes qui écoutent attentivement et participent activement aux séances animées par quatre psychologues en charge de les former à réagir aux traumatismes qui se sont abattus sur leurs communautés. Toutes font preuve d’un dévouement remarquable. Parmi elles, Mangarkaresi, 43 ans, est sans doute la plus sûre d’elle de ce groupe.

« Les femmes, dit-elle d’un ton combatif, n’ont pas de droits comparé aux hommes alors que la famille et les individus dépendent d’elles ». Depuis des années elle se détermine à surmonter cette inégalité.

Le 26 décembre, Mangarkaresi s’est rendue auprès des victimes du tsunami pour les aider et s’est émue de leur sort. Elle attend avec impatience de mettre en pratique les techniques de soutient psychosocial qu’elle a acquises auprès de CARE, pour venir en aide à un homme qu ‘elle a rencontré dans le village de Kameswaran dont deux enfants âgés de neuf et douze ans sont morts.

« Il parle continuellement de ses enfants et décroche de tout autre sujet de conversation. Je veux être avec lui pour qu’il ne se sente pas seul. Je veux qu’il parle de sa douleur. J’irai souvent le voir».

Partage et discussions de groupe sont des termes souvent entendus au cours des trois jours de formation. C’est en effet ce que P. Muthamma, 45 ans, exprime avoir intégré au cours des séances. Elle dit combien elle s’est rendu-compte de son propre besoin de discuter publiquement de ses sentiments. Muthamma fait partie de la demi-douzaine de femmes du groupe qui ont vécu le traumatisme.

Le matin du tsunami, elle s’était rendue avec une de ses deux filles chez une voisine pour l’aider à se coiffer. Elles se trouvaient sur la terrasse de la maison lorsque Muthamma a vu la mer monter, vaste et noire. Ses cris ont permis d’alerter le voisinage et beaucoup de gens ont pu s’échapper. Lorsque l’eau s’est retirée, elle a quitté la terrasse après avoir vu des personnes, du bétail, des marchandises et des véhicules déferler pêle-mêle dans un tourbillon. Elle a alors trouvé le mari de sa sœur, mort dans sa maison. Muthamma dit que sa sœur a accepté cette mort mais qu’elle reste affligée par la façon dont son mari est décédé. Quant à elle, Muthamma sait qu’elle ne peut pas encore exprimer ce qu’elle a vécu ce jour là. « Je ne peux pas décrire ce que j’ai vécu sinon de la même façon que je l’ai fait sur cette terrasse. Je ne pouvais faire autre chose que de crier « ayayo  (expression locale) la mer monte ». Elle ajoute qu’elle est restée figée sur place à crier et regarder.

Tout le long du littoral, beaucoup de gens qui ont perdu des proches affichent une tranquillité tout à fait stupéfiante. A Devanamapattinam dans le district de Cuddalore, nous avons rencontré Velakalaimudi, âgée de 25 ans. Elle raconte que deux jours plus tôt, elle a perdu Dhanalakshmi, le jumeau de Bhagyalakshmi, le bébé de cinq mois qu’elle tient dans ses bras. Les deux bébés sont tombés malades à cause de l’eau qu’ils ont avalé quand Velakalaimudi fuyait le tsunami avec ses deux filles aînées. Elle semble remarquablement calme lorsqu’elle fait son récit. Ses cheveux sont bien peignés et elle porte sur son front un point rouge en guise d’ornement. Princy Abraham, l’un des quatre psychosociologues formateurs remarque qu’il est possible que le traumatisme lui fait imaginer des choses.

Il est également possible qu’elle soit résiliente. « Parfois la vie a été si cruelle, vécue avec tant de privations, que les gens sont comme engourdis. Ils ne savent pas comment réagir ».

Il y a par ailleurs des cas où le traumatisme apparaît clairement. Abraham évoque ce qu’une des femmes du groupe de formation lui a rapporté concernant un garçon admis à l’hôpital. Les infirmière et les médecins l’appelait « ay tsunami ». A sa sortie, il avait oublié son propre nom et ne répondait plus qu’à celui de Tsunami.

Abraham est l’un des quatre formateurs de l’Institut National pour la Santé Mentale et Sciences Neurologiques de Bangalore qui travaillent sur ce projet de CARE . Tous parlent le Tamoul, la langue locale.

Le responsable de cette équipe Jaï Kumar, âgé de 30 ans, a déjà travaillé avec CARE au Gujarât. Il a créé des modules de formation pour ce type de programme d’intervention. Il dit n’avoir rencontré aucun survivant qu’il pourrait diagnostiquer comme souffrant de mal psychosomatique. Il précise toutefois que les désordres post traumatiques n’apparaissent qu’après trois ou quatre mois.

Il explique qu’à ce stade la douleur est collective mais quand les camps d’accueil fermeront et que les gens constateront la disparition de leur ancien entourage social ,  ils seront confrontés à leur traumatisme. Si cette douleur ne se manifeste pas, cela provoquera beaucoup de troubles plus tard.

C’est pourquoi ce programme de formation met l’accent sur la discussion de groupe, l’empathie, l’écoute active et la construction de soutien social.

On enseigne aux femmes au moyen de jeux de rôles. Au cours d’une séance, on leur demande de représenter devant les autres comment elles s’y prendraient avec un homme en colère et introverti, ou avec une fille de 14 ans réfugiée dans un camps, ou encore avec une femme qui a perdu quatre enfants et pleure. Au cours d’une autre séance, elles apprendront à interpréter ce que les enfants expriment avec la pâte à modeler ou le dessin. On demandera à une partie du groupe d’utiliser la pâte à modeler pour représenter des vagues, des bateaux, des pierres et autres modèles de ce genre.

Ceci n’est qu’un début. Pour le compte de CARE, Jaï Kumar et ses associés espèrent former en quelques mois 300 à 400 personnes travaillant pour différentes ONG. Dans six mois environs, il choisira une douzaine d’entres elles pour suivre une formation accélérée à l’Institut de Bangalore, afin qu’elles deviennent formatrices à leur tour. Ainsi dit-il, nous disposerons localement d’un important vivier de compétences pour poursuivre le travail une fois que l’équipe sera partie.