16 février 2005

Témoignage de Peter Bell,directeur de CARE aux Etats-Unis, de retour du Sri Lanka

Peter Bell, directeur de CARE aux Etats-Unis vient de rentrer du Sri Lanka. Découvrez le compte rendu de sa visite parmi les survivants de la catstrophe et son témoignage des nombreuses actions de CARE sur le terrain.

L’action de CARE au Sri Lanka

CARE travaille au Sri Lanka depuis 1956. Nous nous sommes, dans un premier temps, focalisés sur la distribution de nourriture aux personnes dans le besoin et à l’amélioration de la santé des femmes et des enfants. Au fil des années, CARE a fait évoluer son approche de la situation au Sri Lanka en s’attaquant aux causes sous-jacentes de la pauvreté, en particulier le violent conflit opposant, depuis 1983, le gouvernement à dominante cingalaise et le front de libération des Tigres Tamouls ( LTTE pour Liberation Tigers of Tamil Eelam). Après plus de 20 ans de guerre et d’atrocités commises de part et d’autres, le bilan s’élève à  plus de 64000 morts et quelque 1,5 millions de personnes déplacées. Avec 90% de la population alphabétisés et un revenu moyen annuel de 705 euros, le Sri Lanka est qualifié de « pays moyennement développé ».  Mais la guerre a porté un grand coup à l’économie nationale. 55% des Sri-lankais vivent avec moins de 1,5 euros par jour. Les conditions de vie s’en sont ressenties, en particulier dans les zones affectées par le conflit.

CARE Sri Lanka est impliqué dans l’avancée de la justice sociale, l’affirmation des droits de l’homme et la promotion de la réconciliation. Avant le tsunami, nos objectifs étaient de renforcer la société civile, de promouvoir une bonne gestion du pays entre le gouvernement et les organisations non gouvernementales. CARE travaille à l’amélioration des conditions de vie dans 3 régions touchées par le conflit : sur les territoires contrôlés par le gouvernement et le LTTE, auprès des personnes déplacées et les communautés marginalisées ; auprès des petits fermiers des zones arides au nord-ouest et au sud du pays ;  au centre,  sur les hauts plateaux , auprès des travailleurs et de leur famille dans les plantations de thé.

J’ai visité le Sri Lanka pour la première fois en novembre 2000 et j’ai rencontré à cette occasion des personnes issues des communautés défavorisées de ces trois régions.  J’en suis revenu, dérouté par la complexité du conflit, mais aussi avec l’espoir que les aspirations des Sri Lankais quelle que soit leur communauté, pousseraient bientôt les leaders du pays à tenir leurs promesses de paix. Le cessez-le feu conclu entre le gouvernement du Sri Lanka et le LTTE en février 2002, est venu renforcer mes convictions. Même dans les situations les plus désespérées, les gens avaient montré une étonnante détermination à persévérer et nourri de hautes aspirations pour l’éducation de leurs enfants. J’avais été profondément bouleversé par le Sri Lanka et j’avais toujours voulu retourner dans ce magnifique pays insulaire. Je n’avais jamais imaginé cependant, que ce serait dans des circonstances aussi difficiles et exceptionnelles.

Le dernier kilomètre.

Suite au tsunami du 26 décembre, nos collègues de CARE au Sri Lanka se sont mobilisés pour transporter les blessés dans les hôpitaux et acheminer les morts vers les lieux de sépulture. Dans les heures et les jours qui ont suivi le désastre, ils ont acheté du riz, des lentilles, du sucre, du thé, du poisson en conserve, de l’eau en bouteille, des comprimés de chlore, des couvertures, du savon , des vêtements et d’autres produits de première nécessité. Ensuite, avec l’aide de volontaires, ils les ont empaquetés et distribués à plus de 100 000 personnes dans 7 des 14 régions les plus durement touchées du pays, dont Batticaloa.

Située sur la côte est du Sri Lanka, Batticaloa a été l’une des plus importantes zones de discorde entre le gouvernement et le LTTE. 80% des 480 000 habitants de Batticaloa sont Tamouls. 20% sont musulmans. Le tsunami a déplacé près de la moitié des personnes vivant dans cette région, faisant d’elle l’une des plus gravement touchées du pays. Il nous a fallu 10 heures, à Christina, Musa, Scott, Susan et moi, pour aller en bus de Colombo à Batticaloa. Après environ 9 heures de route, nous commençâmes à apercevoir des drapeaux blancs, symboles de deuil, accrochés à des poteaux électriques le long de la route. Ce ne fut que dans les dernières minutes de notre voyage, alors que nous approchions de la côte, que nous découvrimes réellement les ravages causés par le Tsunami. Ce qui auparavant avait été des communautés côtières de pêcheurs et de fermiers avait été rayé de la carte. Les maisons en brique avaient été réduites à l’état de décombres et les écoles s’étaient effondrées. Le jour était clair et ensoleillé, la plage semblait agréable et douce mais pas une âme qui osait s’approcher de l’océan. Et de fait, une femme me confia qu’elle n’avait plus la force de le regarder à nouveau.

Kattankudy

Notre premier arrêt fut à Kattankudy, une communauté d’environ 40 000 Musulmans. Là-bas, le tsunami avait tué 105 personnes. Suivant la répartition des tâches décidée avec le gouvernement de la région et d’autres ONGs, CARE avait distribué de la nourriture et des bouteilles d’eau  à 441 familles dans des camps abritant les personnes déplacées. Comme nous examinions le secteur, une foule nombreuse d’hommes, de femmes et d’enfants s’approcha de nous, impatient de partager leurs récits.

Une femme, Rumasalima, nous décrivit comment elle avait lutté, prise dans l’eau sombre et salée jusqu’à la taille, avant de pouvoir s’échapper sur des terres émergées,  avec sa mère et ses enfants. Heureusement, tous les membres de sa famille avaient survécu. Après avoir passé la première nuit dans la mosquée communautaire,  la famille de Rumasalima vit maintenant dans une tente dans un camp provisoire où elle reçoit de CARE, nourriture et biens de première nécessité. Pointant son doigt en direction de sa maison rasée sur le rivage, Rumasalima nous dit qu’elle faisait partie des 300 familles qui avaient été forcées 15 ans plus tôt de s’établir sur les terrains précaires de la côte. Auparavant, ils avaient vécu dans une communauté Tamoule située plusieurs kilomètres à l’intérieur des terres.

En 1990, le LTTE avait accusé ces Musulmans d’être des espions au service du gouvernement et les avait refoulés hors de la ville. Après toutes ces années, les familles ont maintenant décidé de retourner d’où elles venaient et de tenter leurs chances avec leurs voisins Tamouls. J’aurais voulu parler plus longuement  avec Rumasalima et les autres pour mieux comprendre leurs histoires, ce qu’ils avaient vécu à cause du tsunami, et leurs espoirs pour le futur mais, à mon grand regret, nous avons dû partir. Nous étions attendu dans deux sites de distribution dans la ville Tamoule de Kurukkalmadam.

Kurukkalmadam

L’équipe de CARE à Batticaloa avait découvert que le village entier de  Kurukkalmadam avait été touché par le tsunami mais oublié lors de l’affectation initiale des tâches aux différentes ONGs. C’est pourquoi elle s’était portée volontaire pour assurer la responsabilité de la distribution de la nourriture, de l’eau et autres produits de première nécessité aux 485 familles. Le jour de notre visite, j’ai participé à la distribution de vêtements, matériels de couchage, serviettes, savon dans les deux sites de Kurukkalmadam. Un des sites se trouvait dans le quartier abritant la caste Indo-Tamoule supérieure, où un bâtiment communautaire avec une seule entrée et une seule sortie facilitait les distributions d’un point de vue logistique. L’autre site se trouvait dans le quartier de la caste Indo-Tamoule inférieure et cette fois-ci, la structure ne comportait ni toit ni murs ce qui n’était pas propice à des distributions ordonnées. Néanmoins, l’équipe de CARE, conscient du fait que la caste Indo-Tamoule inférieure était peu encline à aller chercher de l’aide dans le quartier de la caste supérieure avait ouvert ce second site afin que notre aide parvienne bien aux personnes les plus vulnérables.

J’ai passé le plus clair de mon temps sur ce deuxième site de distribution, où j’ai rencontré Lalitha Thangaraja. Lalitha éclata en sanglots en me racontant que son fils de huit ans était en classe le dimanche fatidique où le tsunami avait frappé. Son mari courut à l’école quand il entendit « l’océan venir », mais le temps qu’il arrive, tous les enfants avait été emportés et noyés. Lalitha, son mari, et sa fille de quatre ans habitent maintenant chez la sœur de Lalitha. C’est la première fois depuis le tsunami que Lalitha laisse sa fille seule pour s’aventurer à l’extérieur. Evidemment pressée de retourner auprès de sa fille, Lalitha est affolée à l’idée de devoir faire la queue. Vasuki Jeyasankar, un collègue de  CARE Sri Lanka qui fait office d’interprète, a alors le bon sens de mettre fin à notre conversation avec Lalitha et de la placer immédiatement au début de la file d’attente.

C’est alors que j’ai rencontré Selvarani Thecvanayagam, 15 ans. Elle se trouvait dans sa maison en train de cuisiner avec sa mère quand elle entendit l’océan approcher. Elle commença à courir, mais fut frappé à la tête par quelque chose et perdit connaissance. La dernière chose dont elle se souvienne fut sa mère l’attrapant par la main et criant son nom.

Quand Selvarani se réveilla, sa mère n’était plus là. Son corps fut retrouvé deux jours plus tard. Selvarani est la plus jeune d’une famille de douze enfants. Elle était, comme me le dit son père, la fierté et la joie de sa mère ; toutes les deux étaient très proches. Comme son père et sa grande sœur continuaient leur histoire, Selvarani versa un  flot de larmes silencieux. Je lui ai alors demandé ce qu’elle voulait faire quand elle serait grande. Elle dit qu’elle voulait être professeur, et sa sœur affirma que sa mère avait toujours soutenu les ambitions de Selvarani. A ce moment, bouleversée par le vide causé par la mort de sa mère, Selvarani ne put se retenir plus longtemps et laissa échapper un abondant torrent de larmes. J’en eu le cœur brisé.

Trouver du réconfort.

Nos collègues de CARE à Batticaloa ont leurs propres douloureuses histoires à partager. Sur les 34 membres basés dans ce district, 14 ont perdu leur maison ou des parents proches dans le désastre, ou les deux.  J’ai déjeuné avec  Pavalenthiran Vivekananthan et Sanugaraja Sasikumar. Vivekananthan, un assistant de maintenance, travaille pour CARE depuis 12 ans. Le tsunami a emporté sa maison. Bien que blessé au dos alors qu’il essayait de sortir de l’eau, Vivekananthan quand même réussi à sauver six autres personnes de l’océan et à extraire 15 corps des débris. De retour au travail quatre jours après le tsunami, il me confia, qu’il trouvait du réconfort en étant actif et en aidant les autres. Sasikumar, un homme à tout faire du bureau, travaille pour CARE depuis neuf ans. Sa femme a perdu 75 membres de sa famille. Sa maison a aussi été détruite. Sasikumar vit maintenant avec sa femme et ses parents dans un couloir de l’hôpital du district. Ce fut très dur pour lui de retourner au travail, me dit-il. Il avait du mal à se concentrer. Son esprit ne cessait de rejouer le film du désastre. Mais maintenant qu’il est de retour au bureau, Sasikumar dit se sentir un peu mieux.

***

Le tsunami en Asie du Sud est l’une des crises humanitaires les plus dévastatrices de ce siècle. Répondre à une urgence d’une telle ampleur est compliqué, et CARE a cherché à gérer avec prudence l’élan de générosité et coordonner son action avec celle des autres intervenants.

Rien qu’au Sri Lanka, plus de 100 nouvelles ONGs sont entrées en scène en moins de 10 jours ; certaines se sont fait enregistrer auprès du gouvernement, d’autres pas. Le risque d’une utilisation inefficace de ces ressources est un vrai problème. Des rapports ont fait état de distributions désorganisées et d’agences avec peu, voire aucune connaissance de la situation au Sri Lanka et de la dynamique du conflit – « déversant » leur aide dans des communautés, d’une manière pouvant potentiellement exacerber les tensions ethniques et politiques.

Nos collègues de CARE Sri Lanka évoluent avec précaution à travers cet environnement. Ils s’appuient sur leur expérience acquise par le passé en travaillant dans les zones touchées par le conflit. Par exemple, CARE distribue l’aide équitablement entre les communautés pauvres dans les territoires contrôlés aussi bien par le gouvernement que par le LTTE. Ils usent  de leurs relations avec les leaders locaux, les officiels du gouvernement, et les organisations communautaires pour renforcer la coordination générale des efforts de secours. Et ils s’efforcent de transformer ce désastre en une occasion de s’attaquer aux causes sous-jacentes de la pauvreté et de la vulnérabilité, et aux divisions ethniques et politiques chroniques du pays.

CARE Sri Lanka a magnifiquement fait face à l’urgence. Bien que certains aient subi des pertes personnelles, toute le monde s’est mobilisé rapidement et efficacement pour aider des milliers de gens dans le plus grand besoin. Les distributions auxquelles j’ai assisté étaient bien organisées, et j’ai été impressionné par la sensibilité et la gentillesse de nos équipes avec les membres des communautés touchées. Lors de différents meetings, le premier ministre du Sri Lanka et l’ambassadeur des Etats-Unis ont félicité CARE pour notre réactivité, la qualité de notre réponse à la crise et l’efficacité de notre travail pour promouvoir plus largement la paix et un développement à long terme.

L’élan général de générosité et de solidarité envers les survivants a été  remarquable.  Comme l’ont été la couverture dans les médias et la compréhension par l’opinion publique de l’importance, d’une part des dons d’argent par rapport aux contributions sous la forme de nourriture, vêtements, etc, et d’autre part d’une approche suivie à long terme. L’ampleur de la tâche est colossale. Il va falloir plusieurs années aux gens pour se relever du tsunami. Remettre simplement les communautés là où elles étaient avant le désastre n’est pas suffisant. L’extrême pauvreté est ce qui les a rendus vulnérables à cette catastrophe naturelle particulière ; comme elle les avait rendu vulnérables à la malaria, la malnutrition et autres fléaux.

Au Sri Lanka, CARE nous invite à passer, dans les zones touchées par le tsunami, d’une logique de réponse à l’urgence à une vision et des objectifs à plus long terme : réhabilitation, réduction de la pauvreté et résolution du conflit armé. Pour atteindre ces objectifs, il faudra reconstruire les maisons ; réparer les infrastructures des communautés, comme les routes, l’eau courante et le système sanitaire, les écoles et les dispensaires ; remettre sur pied l’économie locale en particulier l’agriculture et l’industrie de la pêche.

La semaine dernière, la mort de V. Rajendran, un membre du programme CARE de lutte contre les violences sexistes à Batticalao, nous a porté à tous un autre coup [après la mort de Robin Needham, notre directeur national de CARE au Népal emporté par le Tsunami]. Rajendran retournait à Batticalao sur la même route que celle que nous avions empruntée en venant de Colombo, quand un autre véhicule est entré en collision avec le sien. Trois autres collègues de CARE ont été blessés dans l’accident. Notre travail au Sri Lanka ne serait pas possible sans des personnes dévouées comme Rajendran. Maintenant, plus que jamais, continuons à apporter notre soutien et notre solidarité envers nos collègues là-bas et continuons de nous aider mutuellement dans notre lutte pour promouvoir notre vision d’un monde meilleur, même dans les périodes les plus difficiles.