24 septembre 2008

Haïti : CARE répond à l'urgence humanitaire aux Gonaïves

Témoignage de Loetitia Raymond, attachée de presse en Haïti pour CARE.

Loetitia Raymond

Une femme de poigne

D’un geste énergique, elle va chercher les boîtes d’huile qu’elle passe ensuite aux femmes qui repartent chez elles avec la nourriture qui leur a été distribuée. Sylvie Clermont ruissèle, il fait 40°C et aujourd’hui la distribution a lieu en plein air, impossible de trouver un abri à l’ombre.Ce n’est pas la chaleur qui va l’arrêter, elle maintient la cadence, infatigable. Les consignes sont claires : il faut faire au plus vite pour ne pas laisser les femmes qui attendent dans la queue rester trop longtemps sous une chaleur dantesque. Chaleur ou pas, cette jeune femme de 37 ans a de l’énergie à revendre, c’est une femme forte, de celles à qui rien ni personne ne fait peur, une boule de vitalité incarnée.

Pourtant les distributions sont particulièrement éprouvantes physiquement. Tout d’abord il faut être là dès 6h du matin pour décharger les camions qui contiennent les denrées. Les hommes se passent les sacs de riz, pas moins de 50 kg à soulever à bras le corps, à déplacer puis entasser en monticules ordonnés. Idem avec les sacs de haricots qui seront éventrés puis vidés sur une bâche à même le sol. Finalement ce sont les cartons de bidons d’huile qu’il faut ouvrir et disposer en piles. Autour, d’autres « moniteurs », ces hommes qui font les distributions, organisent la queue des femmes qui vont entrer 10 par 10 dans l’enceinte de l’école où la nourriture est remise. Les faire entrer ainsi en petits groupes évite d’éventuelles tensions et permet à la distribution de se passer de façon plus fluide. Les femmes remettent alors leur carton d’identification et s’en vont chercher leur dû.

Les préposés sont des hommes, parce qu’il faut soulever des kilos et des kilos pendant des heures. Seulement deux femmes ont été embauchées pour cette tâche, et Sylvie est l’une d’entre elles. Pas étonnant sous ses allures de gavroche qu’elle se soit fondue dans la masse des hommes qui l’entoure. Et puis ça lui plait ! Quand je lui demande si ce n’est pas trop dur, elle réplique aussitôt d’un « mais pas du tout ! » nuancé par la suite… « Enfin… si, un peu tout de même… mais j’aime ça ! » Et de continuer en expliquant « j’aime quand ça bouge, j’aime ce qui est physique. J’ai besoin de me dépenser, de sentir que j’agis, que je sers à quelque chose ». Un caractère bien trempé, une démarche alerte, un franc–parler sans détour, elle est de ceux qui ont besoin d’être dans l’action pour se sentir exister. C’est aussi une rigoureuse qui a su trouver dans l’organisation et les méthodes de travail CARE un écho à sa personnalité : «  Ce qui me plaît chez CARE c’est la manière dont on travaille, l’ambiance amicale mais aussi le fait de devoir respecter des procédures, des règles, travailler de manière organisée ».

Une façon aussi de trouver un cadre structurant dans cette période de troubles où chaque jour est fait d’incertitudes et de craintes : Sylvie a aussi été touchée par la catastrophe et à ce jour elle n’a toujours pas pu revenir chez elle. Elle a tout perdu, comme tant d’autres. « Je n’ai plus d’habits, ceux que je porte m’ont été donnés par les voisins, même mes sous-vêtements !  C’était un jour vraiment triste. J’étais chez ma mère avec ma sœur, son bébé et mon plus jeune frère de 20 ans qui dormait dans une pièce à côté. Quand on a compris que l’eau montait vite on a tous commencé à courir pour nous abriter. C’est là que nous avons réalisé que mon frère n’était pas là. On a couru vers la maison mais l’eau était déjà trop haute, on ne pouvait plus ouvrir la porte. On a réussi à l’enfoncer à plusieurs pour le sortir de là », relate la jeune femme. Sylvie raconte les trois jours pendant lesquels ils sont restés coincés sur le toit sans pouvoir descendre, à se nourrir de bonbons et de pâtes mouillées.

© CARE/Loetitia Raymond

On pourrait croire qu’elle va ensuite changer de quartier, aller habiter ailleurs que dans cette zone inondable, mais il n’en est pas question : «  je n’ai pas d’argent pour ça, j’ai emménagé en mai, je n’ai pas les moyens pour payer les frais, aller ailleurs… ».

En attendant, elle est contente d’avoir au moins un travail, d’avoir cette place chez CARE, une chance que beaucoup n’ont pas. Il est déjà difficile de faire face à la perte de tous ses biens, encore plus quand on n’a aucun revenu pour survivre.

Après les distributions du matin, Sylvie va partir sur sa petite moto pour distribuer les cartons aux femmes identifiées pour la distribution. « Il n’y en pas de pareille pour sillonner la ville à deux roues », commente un des responsables de distribution. « Tous les hommes la respectent, c’est la meilleure !!! ».

Sylvie continue sur son tempo effréné, le front ruisselant, de passer une à une les boîtes d'huile avec lesquelles les femmes vont rentrer pour préparer un repas chaud aux enfants, une bonne raison de ne pas perdre de temps!

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