19 juillet 2011

L’épargne villageoise, une solution pour les plus pauvres?

Philippe Lévêque, directeur général de CARE France, revient d'une mission au Bénin et a rencontré des bénéficiares membres d'Associations d'épargne villageoise.

© Charlyne Liquito / CARE

L'occasion pour lui de revenir sur le rôle essentiel de la micro finance dans la lutte contre la pauvreté.

Philippe Lévêque, directeur général de CARE France, revient d'une mission au Bénin et a rencontré des bénéficiares membres d'Associations d'épargne villageoise.

« Le monde se remet doucement d'une crise économique et financière causée par l'accès facilité au crédit et le nombre excessif de prêts. Pourquoi les prêts accordés aux plus démunis de ce monde seraient-ils exempts de problèmes ? Les dettes - micro-dettes ou autres - peuvent avoir des répercussions néfastes sur les populations pauvres mais également plus riches de ce monde. Les micro-épargnes peuvent permettre une réponse durable à la pauvreté.

Le microcrédit est reconnu, à juste titre, comme un moyen de réduire la pauvreté dans le monde : il y a de nombreuses raisons de se réjouir des prêts bien plus intéressants que ceux proposés auparavant par les usuriers accordés à des millions de personnes. Beaucoup de femmes et d’hommes défavorisés ont pu démarrer des petites entreprises prospères et sortir de la pauvreté.

Récemment plusieurs études ont montré certains de ces emprunteurs défavorisés qui se retrouvaient englués dans des spirales sans fin, criblés de dettes envers les institutions de micro-finance.

C’est pourquoi, depuis 20 ans CARE a développé une stratégie différente et complémentaire pour répondre aux besoins financiers des plus démunis : la promotion d’associations locales et indépendantes d’épargne et de crédit, gérées par les populations les plus pauvres, pour les populations les plus pauvres.

Depuis 1991, CARE a formé plus de 3 millions de femmes et d’hommes défavorisés sur la manière de gérer l’épargne et le crédit au sein des Associations Villageoise d’épargne et de crédit (connues sous l’acronyme AVEC en français). Ces milliers de groupes sont complètements indépendants des banques commerciales, sur les plans financier et institutionnel. Les emprunts sont uniquement fondés sur les économies des membres du groupe, sans apport d’argent extérieur.

Cela peut sembler étonnant que les personnes en situation d’extrême pauvreté puissent être capables d’épargner, mais le fait est que même les plus démunis économisent pour des évènements futurs prévus ou non prévus; la demande en termes d’assurance et de moyens sécurisés pour épargner est forte. J’ai vu comment ces groupes d’épargne villageoise prospèrent et comment ses membres améliorent leurs conditions de vie et celles de leur famille tout en gardant la tête haute. Je peux vous le certifier, ça marche. »

Pour comprendre la mécanique de ces associations d'épargne Villageoise et de crédit, en voici les fondamentaux :

Une caisse d'un groupe d'épargne

Economies
Cette méthode porte sur l'épargne, et non le crédit. Les membres se réunissent une fois par semaine et mettent leur argent dans une caisse commune. L'épargne individuelle mise en commun dans une caisse peut être retirée à tout moment pour un achat ou un investissement mais fonctionne aussi comme une assurance ou une protection pour les moments difficiles. A une date convenue à l'avance, les contributions seront redistribuées (y compris les intérêts) à tous les membres individuels, proportionnellement à leur épargne de départ.

Prêts modiques
Les membres peuvent emprunter de l'argent au fonds du groupe, mais pas plus de trois fois le montant de leur épargne de départ. Cette restriction est souvent convenue pour éviter les emprunts trop élevés par rapport aux capacités individuelles de remboursement, mais également pour encourager l'épargne. 

Conditions flexibles
Les conditions de remboursement des taux d'intérêt et des emprunts sont négociées au sein même des groupes. La pression exercée par les pairs contribue à des taux de remboursement frisant les 100 %, tandis que la solidarité au sein du groupe garantit un certain degré de flexibilité vis-à-vis du remboursement, dans le cas où un membre se retrouve en situation de crise.

Taux d'intérêt décidés par les membres
Les membres s'accordent sur les taux d'intérêt idéaux pour permettre la croissance du fonds, au bénéfice de tous les membres au moment de la redistribution des fonds.

Transparence 
Toutes les transactions se font devant tous les membres au cours des réunions hebdomadaires empêchant ainsi toute gestion extérieure visant le détournement de fonds dans le dos des autres membres. L'argent dans la caisse est compté au début de chaque réunion, et il est demandé à tous de se souvenir du montant avant que les trois serrures de la caisse ne soient refermées. Trois personnes détiennent une des 3 clés qui ferment la caisse et une 4ème garde la caisse jusqu'à la prochaine réunion. Ces procédures garantissent donc une transparence totale.

Le rôle de CARE
CARE est une association de solidarité internationale. Notre mission est de promouvoir des solutions durables qui aident les plus vulnérables à s'entraider. Les indicateurs de pérennité de ces groupes d'épargnes sont d'ailleurs excellents : environ 95% des groupes formés par CARE continuent à opérer des années après le départ de CARE et continuent de se démultiplier. 
CARE assure la formation indispensable à la création de ces groupes. Une règle d'or est que les employés de CARE n'aient pas accès à l'argent appartenant aux membres des groupes, une autre est que des personnes des communautés soient formées et rémunérées par les groupes pour en suivre le bon fonctionnement.

Et les résultats ?

Le fait d'être membre d'une association villageoise d'épargne et d'emprunt a un effet positif sur les revenus des familles pauvres, sur le taux de fréquentation de l'école par leurs enfants et sur l'empowerment (indépendance, leadership...) des femmes. L'expérience de CARE a montré que la microfinance gérée par la communauté peut jouer un rôle important dans la lutte contre la pauvreté, en réduisant la vulnérabilité aux risques de la vie.
De même, les membres de ces associations acquièrent une compréhension des principes de base en gestion, et éducation financière. Familiarisés avec les notions de prêt, de créance et de remboursement, d'intérêt, ils seront mieux équipés pour aborder le micro-crédit le cas échéant.

Témoignage d'Hounssi, membre d'un groupe d'épargne villageoise

Hounssi est la présidente du groupement d'entrepreneurs de Damè-doxo, une ferme située dans la commune de Savalou, Bénin.
Grâce à la nouvelle machine achetée avec l'argent épargné par le groupe, les membres ont gagné en productivité et rentabilité. © Charlyne Liquito / CARE

Elle est productrice de manioc et de gari soihoui. Grâce au projet de renforcement de l'accès des ménages pauvres aux marchés financiers et de produits (PRORAME), mené par CARE, son groupement a pu acheter une machine agricole qui est utilisée pour les besoins des membres mais qui est aussi mise en location. L'acquisition de cet outil a augmenté leur production. En effet, lorsqu'elles n'avaient pas cet équipement, elles râpaient individuellement une à deux bassines par jour. Aujourd'hui un seul membre peut râper jusqu'à 10 bassines par jour et à moindre coût.

« Grâce à cette initiative, nous avons appris comment faire du commerce, développer nos activités et nos revenus, et appris les techniques de stockage pour une meilleure rentabilité. Ces différentes formations nous ont permis d'être plus compétitives sur le marché. Les bénéfices issus de nos activités nous permettent de satisfaire nos besoins et ceux de nos enfants, le reste est épargné. Personnellement la participation à ce projet m'a permis de développer certaines capacités que je n'avais pas. Avant, je ne pouvais pas prendre la parole devant un groupe de 3 à 4 personnes, mais maintenant je peux m'exprimer devant une foule de 1000 personnes sans difficulté. J'ai aussi acquis des aptitudes en comptabilité. C'est formidable. »