28 septembre 2011
Niki Clark / CARE

Imaginez que vous êtes un somalien souffrant de la famine et de la sécheresse qui frappe votre pays. L’un de vos enfants vient de mourir de faim, mais vous n’avez pas le temps de pleurer sa mort. Faible et traumatisé, vous commencez votre traversée du désert à pied avec votre famille et au bout de 15 jours épuisants vous finissez par atteindre ce que vous pensez être un havre de paix : le Kenya.

Mais au moment précis où vous vous croyez sains et saufs, vous découvrez une situation cauchemardesque que vous n’auriez jamais soupçonnée : une épidémie de violence et de viol. Alors que les somaliens traversent la frontière en foule pour se rendre au Kenya au rythme de 1000 personnes par jour, ils sont souvent les victimes de bandits armés qui dévalisent les hommes et violent les femmes (sur le tronçon de 70 kms qui se trouve avant Dadaab, actuellement le plus grand camp de réfugiés au monde).

Il est difficile de savoir combien de femmes sont violées car ce sujet est tabou. Mais plus de la moitié des femmes Somaliennes fraîchement arrivées que j’ai interviewées, principalement grâce à l’aide de CARE, nous ont confié qu’elles avaient été attaquées par des bandits,  parfois en Somalie mais très souvent sur le sol Kenyan. Certaines ont été attaquées à deux ou trois reprises.

Il semblerait qu’il s’agisse d’un cas de viol de masse; ce qui rajoute une couche de misère à la crise humanitaire la plus désespérée du monde. Selon les Nations Unies, 750 000 somaliens risquent de mourir de faim au cours des prochains mois, et il est de plus en plus évident que ceux qui essaient de se sauver et de sauver leurs enfants doivent affronter des hordes de bandits et de violeurs.

« Il y a trois endroits où les bandits nous ont attaqués », me confie une maman de 35 ans. « Les deux premières fois, ils ont pris de l’argent et de la nourriture. La dernière fois, il ne me restait plus rien à leur donner. Alors ils m’ont violée. » Le viol, perpétré par trois hommes a eu lieu au Kenya.

Une autre femme âgée de 20 ans a dit qu’elle avait été violée deux fois pendant son périple, d’abord en Somalie, puis après au Kenya. « Une fois, » dit-elle, « les violeurs m’ont laissée nue dans le désert. »

Bien que la culture somalienne considère qu’il s’agit de la faute des femmes si elles se font violer, cette attitude tend à disparaître, peut-être parce que beaucoup d’entre elles ont été brutalisées. Cette dernière jeune femme nous a confié que son mari n’avait pas demandé le divorce : « il m’aime toujours », a-t-elle simplement dit.

Pour les femmes, les viols ont souvent pour conséquences des déchirures et autres blessures physiques : les somaliennes subissent très souvent une coupure vaginale extrême, l’infibulation, qui consiste à découper les parties génitales et recoudre le vagin avec une épine sauvage.

La majorité des auteurs de ces violences sont somaliens, et ces derniers semblent craindre la milice « Al Shabab » qui sévit du côté somalien de la frontière. Mais du côté kenyan, qui est très peu peuplé et caractérisé par une faible présence policière, l’impunité règne.

Des organisations humanitaires ont commencé à envoyer des véhicules pour aller chercher les réfugiés près de la frontière, leur épargnant ainsi les derniers jours de marche. Ces actions portent leurs fruits, mais il est impossible d’avoir assez de véhicules pour transporter tout le monde.

Une des solutions les plus évidentes consiste à mettre en place des centres d’accueil le long de la frontière, puis à amener les réfugiés à Dadaab en bus. Toutefois, le Kenya n’adhère pas à cette idée qui pourrait augmenter de façon significative  le nombre de somaliens qui affluent vers la frontière.

Il ne serait pour autant pas juste de blâmer le Kenya. Celui-ci a assumé ses responsabilités selon les standards internationaux et s’est montré hospitalier envers les réfugiés somaliens. La troisième plus grande ville du Kenya est d’ailleurs maintenant un camp de réfugiés somaliens : Dadaab.

 Il n’en demeure pas moins que le Kenya doit permettre aux organisations humanitaires d’établir des centres d’accueil à la frontière entre le Kenya et la Somalie s’il veut éviter les viols de masse et les violences.

En outre, les américains souffrent de fatigue de compassion, ce qui m’amène à mon dernier argument. Dans une rubrique précédente sur Dadaab, J’ai parlé d’un père de huit enfants dont deux étaient morts de faim, et qui craignait en perdre davantage. Plusieurs lecteurs ont répondu abruptement qu’il ne servait à rien d’aider quelqu’un qui a huit enfants. Sauver les somaliens, selon eux, relève de la sentimentalité de guimauve et s’oppose à la théorie malthusienne des bouches à nourrir dont le nombre croît plus rapidement que la nourriture.

Cette opinion est à la fois abjecte et fausse. J’écris souvent au sujet de l’importance du planning familial (information, prévention, mode de contraception…), mais si les somaliens ont huit enfants, c’est en partie parce qu’ils savent que beaucoup vont mourir. Si nous aidons à sauver des vies afin que les parents puissent être rassurés quant à la survie de leurs enfants, les familles deviendront moins nombreuses. De la même manière, si l’on éduque les filles, celles-ci auront moins d’enfants.

C’est ce qui se passe partout dans le monde : en Inde, les femmes ont en moyenne 2,6 enfants, contre 6 en 1950. Ce schéma est une bonne raison pour soutenir le planning familial et l’éducation des filles ; et certainement pas une raison pour laisser les enfants mourir.

Nous ne devons pas tourner le dos aux enfants qui meurent de faim parce que leur mère n’a pas eu accès à l’éducation ou à la contraception. Il serait monstrueux de laisser les somaliens mourir de faim parce qu’ils ont perdu à la loterie de la naissance à laquelle nous, nous avons gagné.

> Lien vers l'article original (en anglais) paru dans le New York Times, le 24 septembre 2011