De 1995 à 2014 : Défendre les droits des femmes et des filles est un combat d'actualité

Fanny Petitbon, chargée de plaidoyer chez CARE France, nous parle de sa participation à la 58ème session de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies en mars 2014 à New York

Bonjour Fanny, vous êtes chargée de plaidoyer chez CARE France, en quoi consiste votre métier ?

Mon rôle consiste à relayer les messages de plaidoyer de CARE International auprès des décideurs français afin de les inciter à prendre des décisions dans l'intérêt des populations avec lesquelles nous travaillons. A travers la publication de rapports ou de tribunes, l'organisation de rendez-vous avec des décideurs et la mobilisation de son réseau d'action citoyenne (CARE en ActioN ou CAN), CARE France sollicite notamment la prise en compte par les décideurs des préoccupations et besoins exprimés par les communautés les plus vulnérables, l'adoption ou l'ajustement de certaines lois ou politiques, la mise à disposition de davantage de financements pour répondre aux besoins identifiés.

Notre plaidoyer se concentre sur la promotion de l'égalité des genres, la lutte contre le changement climatique et les crises humanitaires. Afin de maximiser la portée de nos messages, nous travaillons souvent en coalition avec d'autres ONG françaises et menons des actions avec les membres du réseau CARE et nos bureaux-pays sur le terrain pour sensibiliser simultanément divers gouvernements.

CARE met les femmes au cœur de ses actions, qu'est-ce que cela signifie de votre point de vue?

Cela me parle tout particulièrement. Sensible aux questions d'égalité, je me suis spécialisée dans ce domaine lorsque j'étais étudiante pour mieux comprendre comment les normes, les constructions sociales et les rôles assignés à chacun des sexes contribuaient à entretenir les discriminations.

Si CARE rappelle que les femmes et les filles sont les plus vulnérables à la pauvreté, l'objectif premier de nos actions et de notre plaidoyer n'est pas de les « victimiser » mais au contraire de mettre en évidence le rôle-clé qu'elles jouent dans l'amélioration des conditions de vie des communautés. CARE accompagne les femmes et les filles en les aidant à gagner confiance en elles et à avoir accès aux ressources économiques (épargne, terre..). Un autre élément tout aussi important est la volonté affichée par CARE d'impliquer les hommes et les garçons comme partenaires et non comme « ennemis » dans la lutte contre les inégalités de genre y compris contre les violences.

En mars, vous êtes partie à New York pour la 58 ème session de la Commission sur la Condition de la Femme des Nations Unies (CSW58), en quoi cette Commission est-elle importante ?

Elle constitue le principal organe intergouvernemental au monde dédié exclusivement à la promotion de l'égalité des sexes et de l'autonomisation des femmes. Créée en 1946, la CSW se réunit chaque année à New York au mois de mars pour une session de 2 semaines afin d'évaluer les avancées et lacunes à combler dans la mise en œuvre de la Déclaration et du Programme d'action de Beijing (Pékin) de 1995.

La CSW58 était particulièrement importante car elle passait en revue les défis et réalisations dans la mise en œuvre des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) pour les femmes et les filles et se penchait sur l'agenda international de développement pour l'après 2015, date à laquelle les OMD expireront.

Vous faisiez partie de la délégation française de la CSW58, qui en étaient les membres ?

La CSW58 sur le site des Nations Unies

La délégation française était composée de représentants de la Mission permanente de la France auprès des Nations Unies à New York ainsi que d'experts issus du Ministère des Affaires étrangères et du Ministère des Droits des femmes. Au cours de la première semaine, la délégation bénéficiait d'une très bonne visibilité grâce à la participation active de personnalités de haut-niveau notamment Madame Najat Vallaud-Belkacem, alors Ministre des Droits des femmes, et de Madame Catherine Coutelle, Présidente de la Délégation de l'Assemblée Nationale aux Droits des Femmes et à l'Egalité des chances entre les hommes et les femmes. Une quinzaine de représentants d'ONG et d'associations françaises, dont CARE France, faisait partie de la délégation.

Quelles étaient vos attentes par rapport à cet évènement ? Et les attentes de la délégation française ?

CARE et la délégation française partageaient des attentes similaires dans la mesure où nous souhaitions que l'ensemble des états reconnaissent que les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) relatifs aux femmes et aux filles sont ceux où le moins d'avancées ont été observées. L'autre enjeu-clé de ces négociations était de s'assurer que les états reconnaissent la place centrale à accorder à l'égalité des genres et à l'autonomisation des femmes et des filles dans l'agenda international de développement pour l'après 2015, qui devrait contenir environ une douzaine d'objectifs de développement durable (ODD).

Comment CARE a contribué au travail de la CSW58 ?

Le travail de plaidoyer de CARE s'est fait en deux temps. D'abord, un ensemble de recommandations ont été transmises et discutées dès février avec les ministères des Affaires étrangères et des Droits des femmes de plusieurs pays, en capitale mais aussi auprès de leurs représentations à Bruxelles, Genève et New York.

Pendant la session, la délégation de CARE Internationalassociée au Women's Rights' Caucus, le groupe d'ONG progressistes a notamment apporté une expertise spécifique sur les questions de redevabilité.

Deux collègues de CARE Sri Lanka et CARE Pérou ont été panélistes dans le cadre de débats respectivement sur l'implication des hommes et des garçons comme partenaires pour la promotion de l'égalité des genres et la place des droits sexuels et reproductifs dans l'agenda de développement pour l'après 2015.

Notre délégation a organisé des rendez-vous bilatéraux avec les représentants de diverses délégations pour leur faire part de nos propositions et a maintenu un contact régulier tout au long de la CSW avec certains bureaux-pays CARE, principalement en Afrique, pour mener en parallèle des actions de plaidoyer auprès des capitales.

Pour vous, est-ce que les négociations ont été à la hauteur de cet événement ?

D'un point de vue général, il était assez frappant d'observer que certains droits acquis il y a près de 20 ans à Beijing étaient remis en question lors des débats. Cependant, la grande victoire de cette CSW est d'avoir pour la première fois une entité affirmant la nécessité d'inclure un objectif dédié à l'égalité des genres, l'autonomisation des femmes et aux droits humains des femmes et des filles dans l'agenda de développement pour l'après 2015 ainsi que des cibles et indicateurs sur ces enjeux dans les autres objectifs. Le texte contient un langage progressiste sur des thèmes importants pour CARE : droits sexuels et reproductifs, violences à l'encontre des femmes et des filles, les femmes en situations de conflits, importance de la redevabilité sociale et de la lutte contre le changement climatique.

De plus, le texte indique clairement que les états ne peuvent pas invoquer le principe de souveraineté pour se soustraire au respect des droits humains et réaffirme la nécessité d'éliminer les pratiques néfastes (mutilations génitales féminines, crimes d'honneur, mariages forcés et mariages précoces).

On peut néanmoins regretter que les discriminations vécues par les femmes et les filles en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre ne soient pas mentionnées et que le texte renforce une définition traditionnelle de la famille, un recul important par rapport au document adopté à Beijing en 1995.

Après la CSW58, quelle est la suite des événements ?

Depuis la fin du mois de mars, une version préliminaire de l'architecture de l'agenda est débattue entre les états à travers le Groupe de travail ouvert sur les ODD et des consultations sont menées au niveau national par les ministères des Affaires étrangères. En septembre 2014, le Secrétaire Général des Nations Unies Ban Ki-moon, remettra son rapport à l'Assemblée Générale. Puis les négociations entameront leur phase finale de septembre 2014 à août 2015 afin d'aboutir à l'adoption d'objectifs de développement durable en septembre 2015.

CARE International poursuit son lobby auprès des gouvernements afin de s'assurer que les recommandations de la CSW58, notamment l'inclusion d'un objectif spécifique sur l'égalité des genres et des cibles et indicateurs sur ces enjeux dans les autres objectifs, soient considérés.