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Conseil de Sécurité. 19 organisations appellent à la protection de l’espace humanitaire

Lucile Grosjean, Directrice du plaidoyer de Action Contre la Faim, est intervenue le 16 juillet 2021 au nom de 19 organisations au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Les ONG appellent à un renforcement de la protection de l’espace humanitaire.

Déclaration de Lucile Grosjean:

Excellences, Mesdames et Messieurs,

Les 19 organisations signataires vous remercient pour la
discussion d’aujourd’hui sur ce sujet plus critique que jamais.

Nous espérons
qu’elles permettront au Conseil de sécurité d’agir concrètement pour renforcer
la protection de l’espace humanitaire mais aussi de réagir avec fermeté lorsque
ce dernier est menacé.

Les besoins humanitaires actuels sont sans précédent.
Les effets cumulés des conflits, des crises climatique et environnementale, des
inégalités sociales, et de la COVID-19, affectent les plus démunis de manière
disproportionnée et provoque une véritable pandémie de faim.

Face à cela,
l’impératif humanitaire est plus primordial que jamais : agir pour sauver des
vies et garantir aux individus la protection et la dignité auxquelles ils ont
fondamentalement droit.

Aujourd’hui, nous, organisations humanitaires guidées
par les principes d’impartialité, de neutralité, d’indépendance et d’humanité
faisons face à une réduction sans précédent de cet espace humanitaire, dans
lequel nous fournissons protection et assistance vitale.

Soyons clairs, les
causes de ce déclin sont connues : un mépris généralisé pour le droit international
humanitaire par tous – notamment des belligérants, et une instrumentalisation
flagrante de l’aide, qui génèrent des menaces croissantes pour notre action.

Le
Conseil de sécurité n’est jusqu’à présent pas parvenu à prévenir ou endiguer ce
rétrécissement :

  • L’immobilisme et les blocages au sein de cette instance
    mettent en danger les personnes vulnérables, et les acteurs humanitaires qui
    leur viennent en aide. C’est lorsque le cap des 10 millions de personnes
    infectées par la COVID-19 a été dépassé, que le Conseil s’est finalement
    accordé pour appeler à un cessez-le-feu global afin de faciliter l’accès
    humanitaire. Par ailleurs, certains conflits sont à l’agenda de ce Conseil
    depuis des années. Pourtant, trop peu d’actions concrètes ont été engagées,
    mettant de facto en péril l’espace humanitaire. Les mots « nous sommes
    préoccupés  » ne suffisent pas; nous avons besoin de condamnations fortes,
    rapides et claires suivies d’actions ambitieuses lorsque l’espace humanitaire
    est bafoué.
  • Nous saluons cependant les avancées historiques que constituent
    les Résolutions 1325, 1502, 2175, 2286, 2417 ou encore la récente Résolution
    2573. Pour autant, ces Résolutions semblent rester lettres mortes. Elles sont
    ignorées par les États et les parties au conflit, convaincus que le Conseil de
    sécurité ne suivra pas leur application. Cette inconsistance met en danger des
    vies humaines; le travail des acteurs humanitaires, et sape la crédibilité de
    ce Conseil.
  • Enfin, le Conseil de sécurité continue d’adopter des Résolutions
    en ignorant les effets néfastes, voire extrêmement graves, qu’elles peuvent
    avoir sur les activités et personnels humanitaires et médicaux. Je pense ici
    notamment à certaines mesures contre-terroristes et régimes de sanction.

Ce
manque de cohérence et d’action encouragent les États et les parties aux
conflits à renier leurs obligations vis à vis de l’espace humanitaire :

  • Dans
    les zones de conflits, les acteurs armés, étatiques ou non, entravent l’accès
    et instrumentalisent l’aide. Dans ces mêmes zones de nombreux États
    criminalisent l’assistance ou notre personnel, empêchent le dialogue avec les
    parties au conflit, érodant ainsi peu à peu notre neutralité et cet espace.
  • A
    l’échelle des bailleurs de fond, leur interprétation des dispositifs de sanctions
    et de lutte contre le terrorisme menace aussi nos opérations. L’un des exemples
    les plus frappants est celui de l’exigence du criblage des bénéficiaires finaux
    de nos actions – une ligne rouge absolue pour les organisations humanitaires –
    car cela compromet dans tous les contextes, notre capacité à fournir une aide
    impartiale fondée uniquement sur les besoins.
  • Ces mesures entravent notre
    acceptation, la confiance que les populations nous accordent et font peser des
    risques sur nos équipes.
  • Partout, l’impunité généralisée face aux violations
    flagrantes du Droit International Humanitaire, entraînent une augmentation des
    attaques contre les populations civiles, les travailleurs humanitaires et leurs
    biens.

De trop nombreux incidents, hélas, me permettent d’illustrer ce dernier
point :

  • Le mois prochain, cela fera 15 ans tout juste qu’a eu lieu le
    massacre de Muttur au Sri Lanka. Ce jour-là, bien qu’identifiés comme tels, 17
    travailleurs humanitaires d’Action contre la faim furent alignés, agenouillés,
    et exécutés un à un dans nos bureaux. Aujourd’hui encore les autorités sri
    lankaises continuent de s’opposer à toute action judiciaire. 
  • Il y a deux ans,
    au Nigeria, cinq de nos confrères étaient tués tandis qu’une de nos collègues,
    Grace Taku, était enlevée. Grace reste à ce jour détenue de force. Nous
    exigeons, une nouvelle fois ici, sa libération immédiate.

La litanie tragique
des attaques contre le personnel humanitaire semble sans fin: Médecins sans
frontières au Tigré, People In Need en Afghanistan ; ou encore Acted au Niger

  • 191 travailleurs humanitaires ont été tués, blessés ou enlevés depuis le
    début de l’année. La vaste majorité d’entre eux sont des travailleurs
    humanitaires nationaux, plus exposés aux risques car intervenant en première ligne.
  • Souvent, les ONG locales travaillent dans des zones extrêmement difficiles
    d’accès. Il est impératif qu’elles bénéficient du même soutien international
    que les autres afin de faire face aux risques auxquels elles sont confrontées.

Notre appel est clair, le Conseil de sécurité doit passer à l’action et mettre
fin à cette spirale meurtrière :

  • Nous vous appelons à réaffirmer votre
    soutien sans équivoque à une aide fondée sur les principes en veillant à ce que
    vos décisions n’entravent pas l’espace humanitaire.
  • Nous vous demandons une
    nouvelle fois d’adopter une exemption humanitaire systématique, excluant
    l’action humanitaire impartiale du champ d’application des sanctions et des
    mesures contreterroristes. Ces exemptions sont indispensables pour que nous puissions
    continuer à fournir des services essentiels en toute sécurité, à dialoguer avec
    toutes les parties au conflit sans craindre de poursuites pénales ;
    conformément aux principes humanitaires.
  • Nous vous exhortons à dénoncer
    collectivement, et systématiquement, tous les crimes contre les civils, les
    travailleurs médicaux et humanitaires. Les violations du Droit International
    Humanitaire ne peuvent rester sans réponse. Elles doivent être impérativement
    traitées au sein de cette instance ainsi qu’au plus haut niveau par chaque Etat
    membre.
  • La lutte contre l’impunité des crimes à l’égard du personnel médical
    et humanitaire doit être une réelle priorité du Conseil de sécurité. Il doit
    systématiquement exiger et soutenir des enquêtes nationales et internationales,
    pour que ces crimes ne demeurent pas impunis.
  • Enfin, nous saluons l’annonce
    par le Secrétaire Général de la nomination d’un conseiller spécial dédié à la
    protection et au renforcement de l’espace humanitaire. Nous nous tenons prêts à
    travailler et construire une collaboration solide avec cette personne, pour
    inverser les tendances sinistres que je viens de vous exposer.

Le Conseil de
sécurité a su montrer que, lorsqu’existe une volonté collective, des progrès
sont possibles. Des millions d’individus à travers la planète ont besoin d’une
aide et d’une protection humanitaire, et ce, à une échelle sans précédent.

C’est à vous qu’il revient de prendre des mesures décisives, afin de protéger
l’espace humanitaire, et préserver les principes fondamentaux de notre humanité
collective.

Liste des signataires :

  • Action Against Hunger
  • Catholic Agency for Overseas Development
  • CARE France
  • Caritas Germany
  • Concern Worldwide
  • GOAL
  • HAMAP
  • Handicap International
  • Help
  • Médecins du Monde
  • Norwegian Refugee Council
  • People in Need
  • Première Urgence Internationale
  • Save the Children
  • Secours Islamique France
  • Solidarités International
  • Somalia NGO Consortium
  • WeWorld
  • Zoac

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