02 juillet 2002

Avril 2002

Vendredi : jour de prière, jour d’Intifada…

Appuyée contre la vitre arrière de l’ambulance, je tente de reprendre mon souffle. Ma gorge me pique, mes yeux me brûlent, jamais je n’aurais cru pouvoir absorber autant de gaz en si peu de temps. L’ambulance est remplie de lacrymogène, l’odeur âcre nous donne des hauts le cœur et les secouristes, pourtant habitués au produit, se retiennent pour ne pas vomir. A l’extérieur l’air est irrespirable, le ciel est blanc et brumeux, on ne distingue pas à 5 mètres. Les tirs de gaz ne cessent pas. Assis dans l’ambulance, nous attendons que quelqu’un nous fasse signe de venir chercher un blessé.

Soudain, la vitre contre laquelle je suis appuyée explose. Un bruit assourdissant retentit dans la cabine arrière, une balle me passe à quelques centimètres de la tête; elle siffle, me frôle puis vient se ficher dans la tôle en face de moi. Premier jour avec les secours : le décor est planté… Bienvenue en enfer;  bienvenue à Ramallah.

Photo journaliste, je suis aussi depuis plus de 6 ans, secouriste volontaire à Paris. Je croyais connaître la violence de ce métier, le stress qui l’accompagne. Mon séjour en Palestine donnera un tout autre sens à ces mots.

Quelques semaines auparavant, regardant les informations télévisées, lisant les journaux, je m’interrogeais sur le quotidien de ces femmes et de ces hommes palestiniens qui risquent chaque jour leur vie pour porter secours aux enfants lanceurs de pierre.

Comment vit-on lorsque, chaque jour, l’on ramasse des enfants abattus d’une balle dans la tête ? Comment supporte-t-on au quotidien l’humiliation des contrôles militaires, le manque de moyens, les attaques contre les ambulances, les collègues blessés, les autres tués ?

Impossible de répondre à ces questions sans y aller et tenter de partager, pour quelques semaines seulement, le quotidien de ces secouristes extraordinaires.

Je m’y rendrai finalement 2 fois, la première pour voir, la seconde pour leur rendre hommage à travers un reportage.

En arrivant, je trouve des troupes épuisées par un travail incessant, démoralisées par toute la violence dont elles sont témoin, désespérées de ne pouvoir accomplir leur travail en toute liberté.

Je comprends vite l’étendue de leurs compétences. 4 544 personnes ont été blessées par balle depuis le début de la seconde Intifada ; 327 ont été tuées lors des 4 premiers mois dont 67 %  avaient moins de 18 ans. Autant de victimes ramassées et médicalisées par les équipes de secours du Croissant-Rouge. La plaie par balle n’a plus aucun secret pour elles, l’accouchement inopiné à l’arrière de l’ambulance non plus. Durant l’année 2001, des dizaines de femmes ont ainsi accouché aux checkpoints, à l’arrière de l’ambulance ou sur le bord de la route. Immobilisées pendant des heures par les soldats israéliens qui pratiquaient leur contrôle de routine des véhicules de secours qui les transportaient, les femmes ne pouvaient plus retenir l’enfant. Le secouriste se transformait alors en obstétricien, sa collègue en sage-femme.

Durant les 6 semaines que je passerai avec les équipes du secours du Croissant-Rouge, je partagerai leur quotidien.

J’assisterai chaque jour aux contrôles systématiques des ambulances, à l’humiliation de devoir ouvrir jusqu’aux boîtes de médicaments, aux agressions verbales des soldats.

Je ressentirai le stress, la peur de ces secouristes qui ont tous été blessés au moins une fois durant leur service, j’entendrai les mots prononcés sur leurs 4 collègues abattus depuis un an alors qu’ils tentaient de porter secours à des victimes.

J’attendrai avec eux à la sortie de Ramallah les patients résidant dans les villages avoisinants, qui doivent se rendre par leurs propres moyens à l’ambulance puisque celle-ci ne peut emprunter les routes barrées par les blocs de béton de l’armée. Certains ne viendront pas, ne pouvant se déplacer : qui sait ce qu’il adviendra d’eux ?

Je lirai dans leurs yeux l’inquiétude devant le refus d’un soldat de les laisser passer un checkpoint alors qu’ils transportent un patient jusqu’à l’hôpital pour qu’il puisse y subir sa chimiothérapie. Je les verrai alors puiser dans leurs ressources et déployer ce qu’il leur reste d’énergie pour convaincre –en hébreu- le soldat de les laisser passer.

Je les verrai ramasser le corps d’un enfant de 13 ans abattu de 2 balles dans la tête alors qu’il jetait des pierres sur les tanks israéliens. Je les écouterai me parler des quelques 200 attaques perpétrées à l’encontre des ambulances depuis 18 mois ; des 136 secouristes blessés; je partagerai leur incompréhension de voir des véhicules de secours être pris pour cibles.

Je porterai leur gilet par balle qui restera pour moi une énigme : un tel objet estampillé « secours »  n’est-il pas le comble de la dérision ?

Le durcissement du conflit qu’a connu la région depuis la fin du mois de mars a rendu la situation encore plus difficile pour les secours : 25 %  des attaques d’ambulances recensées depuis 18 mois se sont déroulées depuis la fin mars ; 15 véhicules ont été totalement détruits;  une quarantaine de secouristes a été arrêtée. Certains ont été battus lors de leur détention.

Durant le mois de couvre-feu à Ramallah, 15 % du service seulement a pu être assuré par les équipes de secours.

Ces 6 semaines aux côtés des équipes de secouristes palestiniens m’auront appris le sens du mot courage. Les difficultés qu’ils rencontrent pour accomplir leur travail, la peur du danger : rien ne les empêche de poursuivre leur mission. Anomymes, toujours dans l’ombre, leur détermination en fait des héros.

Copyright : Anne-Laure DETILLEUX – mai 2002