26 janvier 2021

Yémen. Les ONG exhortent Biden à revenir sur la désignation d’Ansar Allah en tant qu’organisation terroriste

Vingt-deux organisations d’aide humanitaire travaillant au Yémen sont extrêmement préoccupées par les conséquences humanitaires de la décision, entrée en vigueur le 19 janvier, d’inscrire Ansar Allah (aussi connu comme les « Houthis ») dans la liste des organisations terroristes étrangères.

Il nous sera encore plus difficile d’intervenir au Yémen

Cette désignation, qui intervient dans un contexte où la famine est une menace bien réelle pour un pays dévasté par six années de conflit, doit être révoquée immédiatement. Toute interruption des opérations d’aide humanitaire et des importations commerciales de denrées alimentaires, de carburant, de médicaments et d’autres biens essentiels mettra des millions de vies en danger.

Les quatre licences générales délivrées par le gouvernement américain sont destinées à autoriser l’acheminement continu de l’aide humanitaire au Yémen. Il s’agit ainsi d’atténuer les répercussions des désignations en octroyant de larges autorisations aux organisations humanitaires et aux entreprises concernant certaines importations commerciales. Les implications juridiques de ces désignations et leur incidence sur notre travail de terrain restent à comprendre et à éclaircir. Il nous semble cependant déjà évident qu’elles auront de graves conséquences, malgré la mise en place de licences et d’exemptions pour le travail humanitaire, et qu’elles seront source de retards et d’incertitudes quant à notre capacité à fournir une assistance. Il nous sera donc encore plus difficile d’intervenir au Yémen, surtout dans les zones contrôlées par les autorités de facto du mouvement Ansar Allah qui abritent le plus grand nombre de personnes dans le besoin.

16 millions de personnes sont déjà proches de la famine

Outre le manque de clarté concernant les activités humanitaires autorisées par les licences, nous sommes très préoccupés par le fait que celles-ci ne tiennent pas suffisamment compte du secteur commercial. Cela entraînera des perturbations car les licences et les directives qui les accompagnent n’offrent pas de garanties suffisantes aux banques internationales, aux sociétés de transports de marchandises et aux fournisseurs qui risquent encore de se mettre en porte-à-faux vis-à-vis des lois américaines. 

En conséquence, de nombreux acteurs du secteur commercial estimeront probablement que le risque est trop élevé pour continuer à travailler au Yémen. Les sociétés d'importation yéménites, qui fournissent 80 à 90 % des denrées alimentaires, du carburant et des médicaments du pays, avertissent déjà qu'elles risquent de devoir fermer. Il est important de noter que cela entraînera une hausse des prix des denrées alimentaires, du carburant et d'autres produits essentiels, qui seront alors encore plus difficiles d’accès pour la population d’un pays où 16 millions de personnes sont déjà proches de la famine. 

Les perturbations du secteur commercial et la hausse des prix affecteront également les programmes humanitaires, étant donné que les organisations d'aide humanitaire dépendent des marchés locaux pour leur approvisionnement et le transport de biens à travers le pays. Par exemple, toute nouvelle interruption des importations de carburant aggravera une crise pétrolière qui n’a que trop duré dans le pays et aura des répercussions sur l’approvisionnement en eau potable, les transports publics, l'agriculture, l'alimentation des générateurs utilisés par les hôpitaux et les autres services soutenus par l’aide humanitaire. Même si elles bénéficient de licences ou d’autres exemptions, les agences humanitaires ne peuvent se substituer entièrement ou partiellement au secteur commercial : l’ampleur de la tâche est bien trop importante.

Cette désignation pourrait s'avérer catastrophique pour les Yéménites

L'économie du Yémen connaît des niveaux d'inflation record et la Covid-19 a gravement affecté les moyens de subsistance de la population. Cette désignation incitera probablement les banques à cesser de prêter de l'argent et de fournir des services financiers au Yémen, comme nous l'avons observé dans d'autres contextes. Les Yéménites qui travaillent à l'étranger et envoient de l'argent à leur famille dans leur pays d'origine auront du mal à le faire par les voies officielles. L’envoi de fonds est une bouée de sauvetage, à laquelle se raccroche près d’un Yéménite sur dix pour satisfaire ses besoins essentiels. Il s’agit de la plus grande source de devises étrangères du pays, qui représente jusqu'à 20 % du PIB. L’accès déjà limité du Yémen aux devises étrangères sera encore plus menacé, ce qui rendra encore plus difficile l’importation de biens et fera exploser une inflation déjà élevée. Les organisations humanitaires craignent que cette désignation n’entrave davantage l’accès aux services financiers, le transfert de fonds vers le Yémen, les virements bancaires, le paiement des salaires et le fonctionnement des programmes d’aides en espèces, qui occupent une place importante dans la réponse aux problèmes d’insécurité alimentaire au Yémen. Les exemptions humanitaires ne suffiront pas à protéger le pays d’une nouvelle crise économique dans un contexte où la population peine déjà subvenir à ses besoins.

C’est la raison pour laquelle nous unissons nos voix aujourd’hui pour lancer un appel sans précédent à l’administration Biden afin que celle-ci révoque immédiatement cette décision. Cela fait écho aux appels urgents lancés par les dirigeants des Nations Unies à l’occasion de la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies sur le Yémen qui s’est tenue le 14 janvier dernier. La révocation est le seul moyen efficace de protéger les civils yéménites des répercussions humanitaires de cette désignation, qui pourraient s’avérer catastrophiques.

Enfin, le classement d’Ansar Allah au rang d’organisation terroriste risque de nuire aux efforts déployés par les Nations unies pour trouver une solution pacifique au conflit, comme l’a averti Martin Griffiths lors de son exposé devant le Conseil de sécurité. En soutenant le processus de paix engagé par les Nations unies, qui constitue la seule solution viable à la crise que traverse le Yémen, la nouvelle administration de Joe Biden a encore une chance d’inverser le cours des événements qui découleront de cette désignation et de mobiliser à la place les parties belligérantes et la communauté internationale pour mettre fin au conflit et aux souffrances.