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Jordanie. « Depuis quatre ans, nous redoutons cette période de l’année. »

Barsha a 65 ou 70 ans. Elle ne sait pas vraiment. Elle a fui la guerre
en Syrie et vit désormais sous une tente en Jordanie. Elle a vécu de nombreux événements douloureux depuis le début de la guerre en Syrie. CARE lui apporte un soutien pour l’aider à faire face à
l’arrivée de l’hiver, mais cela ne remplace pas tout ce qu’elle a perdu dans cet exil forcé.

Barsha a fui la Syrie après la mort de quatre de ses douze
fils

« Depuis quatre ans, nous redoutons cette période de l’année », nous dit Barsha, en nous accueillant en ce mois de décembre dans sa tente. 

Barsha nous précède en s’appuyant sur sa canne. Elle se déplace avec difficulté. Quand on lui demande son âge, elle répond :

« Je ne sais pas vraiment. J’ai 65 ou peut-être 70 ans. Ce dont je suis sûre, c’est que je suis plus jeune que mon mari. »

La tente est complètement vide à
l’exception de quelques tapis recouvrant le sol et des matelas installés tout
autour. En m’asseyant, je prends soin de placer mes pieds sous moi pour les
réchauffer. C’est une journée ensoleillée mais froide, et la tente n’est pas chauffée.

Avant le conflit, Barsha et sa famille vivaient près de Homs. Ils ont décidé
de fuir la Syrie après la mort de quatre de ses douze fils.

« Deux ont été tués par des
bombardements, deux sont morts à cause du manque d’accès aux soins
. Alors,
un de mes fils a fui au Liban, un autre est parti en Jordanie. Nous l’avons
rejoint avec mes autres enfants et leur famille », se
souvient Barsha en serrant ses mains contre ses genoux.

« Les couvertures et nos manteaux ne suffiront pas à nous protéger du
froid. »

« Peu après être arrivés en Jordanie, nous nous sommes installés à
Mafraq et, précisément dans ce quartier, car le Haut-Commissariat pour les Réfugiés
y distribuait des tentes. Nous avons choisi cet endroit car il
est un peu en hauteur : quand il pleut, la tente n’est pas inondée. Mais
nous ne pouvons rien faire pour empêcher les matelas de rester humides toute la
nuit.
Le toit de la tente est étanche mais l’eau s’infiltre par les
côtés. »

Justement,
la nuit dernière, il a beaucoup plu. D’énormes flaques d’eau parsèment le
terrain vague sur lequel sont installées une dizaine de tentes occupées par des
familles syriennes. Dans les villes situées un peu plus au nord du pays, il neige déjà.

« On sait que les couvertures et nos
manteaux ne suffiront pas à nous protéger du froid. Déjà quatre ans que
nous vivons cette situation
 », dit-elle en détournant le
regard.

C’est le
quatrième hiver que Barsha passe loin de chez elle, sous cette tente mal isolée
. La
ville de Mafraq, au nord de la Jordanie, est située dans une région désertique.
Quelle que soit la saison, les températures chutent drastiquement en fin de
journée. En hiver, les nuits deviennent glaciales avec des températures en
dessous de zéro. 

« Nous avons plus de 400€
de dettes. »

L’année dernière, les autorités ont évacué ce campement informel car il
devenait trop important pour pouvoir en garantir la sécurité et les réfugiés s’y étaient installés sans autorisation.
Barsha et son mari ont été envoyés dans un petit appartement qu’ils ont été
obligés de quitter un mois plus tard, faute de pouvoir payer le loyer
.

« Nous n’avons aucune source de revenus. Quand nous sommes arrivés
en Jordanie, mon mari s’est remis à travailler mais son état de santé s’est
rapidement dégradé. »

Aujourd’hui, Barsha et son mari reçoivent 26€ par mois du Programme
alimentaire mondial. C’est tout ce qu’ils ont pour se nourrir à deux, acheter
l’essentiel comme des produits d’hygiène et se soigner.
Une maison voisine leur
vend aussi un accès à l’électricité pour 33€, une somme qu’ils paient avec la famille qui
habite la tente à côté.

« Nous sommes reconnaissants de ce que nous avons. Mais nous
aurions besoin de 135€ par mois pour vivre sans nous inquiéter chaque matin
pour l’avenir. Aujourd’hui, nous sommes obligés d’emprunter de l’argent à
nos voisins et nous avons aussi des dettes auprès du supermarché du
quartier : nous leur devons 400€. J’espère que nous pourrons les
rembourser rapidement. CARE nous a fourni une aide financière l’année dernière,
j’espère que nous pourrons recevoir à nouveau ce type de soutien.
»

Quand elle parle de la Syrie,
des larmes coulent doucement de ses yeux

Pour se protéger du froid, CARE leur a fourni un kit d’hiver comprenant
des matelas, des couvertures et un chauffage. Mais là encore, la situation se
complique quand ils doivent trouver de quoi payer les recharges des bonbonnes
de gaz.

« En Syrie, nous avions tout ce dont nous avions besoin. L’été, on
travaillait dans des fermes et on élevait des animaux. Nous passions l’hiver
dans une maison bien au chaud. Au printemps, après les premières pluies,
l’herbe repoussait », dit-elle en regardant le terrain désertique qui
s’étend devant nous.

Quand elle parle de la Syrie, des larmes coulent doucement de ses yeux.
Barsha arbore d’élégants tatouages sur son visage. Ces marques racontent d’où elle
vient : d’une tribu de bédouins riche et reconnue.

Cette femme si digne
est maintenant obligée de se rendre chez ses voisins pour utiliser leurs
toilettes et se laver.

« Nous avons été obligés de fuir la Syrie. Nous ne pouvions plus
rester. Nous risquions tous de mourir là-bas
. Et maintenant, nous allons rester
ici jusqu’à ce que Dieu vienne reprendre nos âmes. Ce qu’on a ici, pouvez-vous
dire que c’est une vie
 ? », demande-t-elle. 

« J’espère que ta vie est
belle et qu’elle le restera. »

Depuis quelques jours, son mari vit avec l’un de ses fils dans un petit
appartement dans la ville voisine. Il a eu une crise cardiaque en
Syrie. Depuis, son état de santé continue de se dégrader : cela fait deux
mois qu’il ne peut plus bouger.
Malgré l’hiver de plus en plus rude, Barsha
a préféré revenir dans sa tente. Ses relations avec sa belle-fille ne sont pas
évidentes et, surtout, elle ne supporte pas de vivre enfermée dans un petit
espace. Vivre en plein air lui rappelle un peu sa Syrie et ses origines
bédouines.

« Qui ne regrette pas son pays en exil ? Et surtout dans ces
conditions », demande-t-elle.

Tout à coup, elle s’inquiète : « Je ne vous ai même pas servi
de thé. »

Je la rassure et lui demande ce qu’elle attend de nous :

« Priez pour nous… et aussi je te souhaite d’être heureuse. CARE
nous a aidés. Je vous considère maintenant comme mes enfants. Tu es mon fils
»,
dit-elle en s’adressant à Mohammad qui est en charge de nos programmes à
Mafraq.« Et toi tu es ma fille. J’espère que ta vie est belle et qu’elle le
restera
 », dit Barsha en me prenant dans ses bras.

Lorsque nous sortons de sa tente, Barsha s’installe dehors. Elle
s’assoit fièrement au soleil, bravant le froid qui devient plus intense.

Un témoignage recueilli par Laury-Anne Bellessa, membre de CARE France, lors d’une mission en Jordanie. 

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